Quotidienne

Union de la gauche : chronique d’une mort annoncée

Vincent Martigny, politiste

Les organisateurs de la primaire populaire ont méthodiquement construit les conditions de l’union depuis un an. Comment expliquer alors ce qui semble s’annoncer comme un échec ?

Union de la gauche : chronique d’une mort annoncée

Le vote en ligne pour la primaire populaire qui a débuté jeudi et doit se conclure dimanche est le dernier espoir de la gauche de se retrouver derrière une candidature unique au premier tour de l’élection présidentielle, et donc d’espérer se qualifier au second tour du scrutin. Or, le plus probable est que cette union ne surviendra pas.

Les leaders des trois principales formations politiques de gauche, Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Anne Hidalgo ont manifesté leur refus de prendre part à cette procédure, voire affiché leur mépris à son encontre. Les sympathisants, favorables à 85 % à une candidature unique si l’on en croit une enquête d’opinion réalisée par l’institut Elabe parue il y a quelques jours, en sont pour leurs frais.

L’union de la gauche est pourtant un mantra de cette famille politique depuis la première élection présidentielle au suffrage universel en 1965, lors de laquelle François Mitterrand, investi par la SFIO, avait été soutenu dès le premier tour par le PCF, le PSU et le Parti radical. Cinquante ans plus tard, depuis l’effondrement du vote de gauche en 2017, elle est devenue l’alpha et l’oméga de toute possibilité de victoire.

La situation n’a jamais été aussi favorable à une union. Il est loin le temps des grandes divisions idéologiques entre socialistes et communistes : les principaux candidats de gauche n’ont jamais eu autant de points d’accord sur la plupart des sujets, tout comme leurs électeurs, qui se retrouvent sur un projet social-écologiste devenu consensuel.

Qu’importe l’étiquette, pourvu qu’on ait l’ivresse des idées et le frisson de la victoire

Certes, les positions de la France insoumise, des Verts et des socialistes divergent singulièrement sur le nucléaire, la politique étrangère, l’Europe ou la retraite à 60 ans. Mais ces différences sont incomparablement plus minimes que celles qui opposaient, dans les années 1960 et 1970, les communistes qui rêvaient de révolution prolétarienne, de lutte des classes et de dictature du prolétariat, à l’ombre du grand frère soviétique, et les sociaux-démocrates du PS souhaitant établir un « socialisme de la liberté ». Ce qui n’a jamais empêché les alliances, du programme commun de 1972 à la gauche plurielle de Lionel Jospin en 1997. D’autant que les sympathisants de gauche semblent aujourd’hui plus indifférents qu’hier aux affiliations partisanes : qu’importe l’étiquette, pourvu qu’on ait l’ivresse des idées et le frisson de la victoire.

Conscient de ces convergences, les organisateurs de la primaire populaire ont méthodiquement construit les conditions de l’union depuis un an. Comment expliquer alors ce qui semble devoir être un échec annoncé ?

C’est la faiblesse structurelle des partis qui est en cause et les maintient divisés

On pourra toujours mettre cette faillite sur le compte du narcissisme des petites différences ou sur les égos de chefs de partis, et l’on n’aura pas entièrement tort.

Mais de manière plus fondamentale, c’est la faiblesse structurelle des partis qui est en cause et les maintient divisés. Pour survivre, ils sont poussés à refuser toute union, et se transforment en véritables verrous démocratiques.

Fossilisés, désertés par les militants, appauvris financièrement par les défaites successives, les partis de gauche comptent en effet sur la campagne présidentielle pour se refaire et éviter de disparaître. C’est la nature – et la perversité – de notre système présidentiel que de voir les résultats de cette élection réorganiser les rapports de force dans le champ politique. Sans candidat, comment compter et peser dans l’avenir ?

Dans ce contexte, les partis craignent l’incursion des citoyens ordinaires dans un jeu certes délabré, mais dont ils tirent encore les ficelles et exploitent les ressources symboliques et matérielles. Et ils n’entendent pas accepter une stratégie d’union par la base qui puisse les déborder.

À cela s’ajoute une dernière raison qui explique cette union impossible : aucun des partis n’a abandonné le fantasme hégémonique qui a structuré l’union de la gauche dans le passé.

Arrêtons-nous un instant sur cette idée. Depuis les années 1970, l’alliance s’est en effet toujours organisée autour d’un parti dominant, le parti socialiste. Le PS s’étant effondré en 2017, les Verts et la France insoumise fantasment sur cette position, pensant qu’il suffira d’être en tête au premier tour pour devenir le leader naturel du camp de la gauche.

Mais ce que n’ont pas compris ces dirigeants aux yeux rivés dans le rétroviseur de l’histoire, c’est qu’aucune des forces politiques en présence n’est à l’heure actuelle en mesure de prendre la direction d’une coalition.

Car la question n’est pas uniquement arithmétique. La gauche n’a pas fini sa recomposition idéologique, et aucun récit politique concret porteur d’une vision d’avenir partagée (sauver le monde de la catastrophe environnementale n’est pas un programme) n’est encore venu remplacer le communisme et la social-démocratie ensevelis sous les décombres du vingtième siècle.  

Alors, en attendant qu’il sache pour quoi, et pas seulement pour qui se mobiliser, le peuple de gauche oscille entre consternation, fatalisme et tentation de l’abstention.

Comme dans le film Don’t look up, dans lequel trois scientifiques tentent en vain d’alerter le monde qu’une comète s’apprête à détruire toute vie sur terre, les organisateurs de la primaire populaire, soutenus par une kyrielle de militants associatifs, d’intellectuels et d’artistes, se démènent depuis un an pour empêcher la défaite annoncée. Mais comme dans le film, il est peu probable qu’ils soient entendus.

À 72 jours du premier tour de l’élection présidentielle, c’est peu dire que la maison de la gauche brûle, et que tout le monde, ou presque, regarde ailleurs.

 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

29 janvier 2022