Quotidienne

Sur le massif du Canigou avec Morgan, gardien de refuge

Emma Flacard, journaliste

[La France vue d’en haut 2/3] Morgan Boyer est gardien de refuge à Batère, un ancien site minier. Il raconte à Zadig l’observation des étoiles et les réalités d’un refuge, la peur de la sécheresse et l’isolement.

Sur le massif du Canigou avec Morgan, gardien de refuge

À 1 470 mètres d’altitude, sur le massif du Canigou, là où, autrefois, les mineurs venaient chercher le fer, se trouve le refuge de Batère. C’est ici que, depuis 2020, Morgan Boyer accueille les randonneurs, dans les Pyrénées-Orientales.

Entre isolement et grande proximité, la vie au refuge n’est pas de tout repos. Le premier village est à trente-cinq minutes de route, mais l’équipe du refuge vit dans le même bâtiment pendant plusieurs mois. Dans ce gîte au milieu de la montagne, la vie a la saveur de barres aux céréales faites maison, des produits laitiers de la ferme d’en bas et du café du matin. Depuis ses hauteurs, Morgan peut observer les isards et les étoiles, mais constate aussi, avec angoisse, l’avancée de la sécheresse. « Si la source dont on dépend se tarit, on ferme et c’est terminé. »

 

À quoi ressemble votre France ?

Je suis originaire de Provence, j’ai grandi autour de Montpellier. Ma mère m’a emmené faire mon premier tour du Canigou, une boucle de quatre à cinq jours, quand j’avais 13 ans, avec ma sœur qui en avait 10. J’aime beaucoup randonner, dans la vallée du Queyras, dans les Alpes, mais aussi au lac des Bouillouses, dans les Pyrénées, autour du pic Carlit… Les Pyrénées ont cette spécificité que les chemins sont tracés droit, pas comme les Alpes, ce qui fait que le dénivelé est parfois beaucoup plus important !

Depuis que je suis gardien de refuge, je randonne moins, ou en tout cas, je le fais hors saison. Ici, au pic du Canigou, on retrouve des isards et une race endémique de corbeaux qui logent dans le coin, avec le bec et les pattes rouges. Beaucoup de gens viennent aussi voir deux vautours blancs, qui sont les deux seuls que l’on trouve dans la vallée.

Comment êtes-vous arrivé là ?

Avec mon ami Robin, le deuxième gardien du refuge, nous sommes arrivés au refuge de Batère en 2020, à la suite d’un appel à la concurrence. Les gardiens qui étaient là avant nous avaient fait un super travail, mais ceux d’avant encore avaient très mauvaise réputation : ils louaient la chambre à l’heure, priorisaient les chasseurs aux randonneurs…

Avant de venir à Batère, j’étais ingénieur en informatique, directeur de projet dans une entreprise, et j’organisais ma démission au moment où j’ai appris que le refuge se libérait. Je connaissais bien le coin et les gardiens, je faisais souvent cette parcelle du GR10, ça collait parfaitement.

« On entend parfois les témoignages de personnes qui ont perdu leurs grands-parents dans la mine »

Le refuge se situe sur un ancien site minier, qui date de l’après-guerre. Il y avait tout un village avant. La moitié du plus grand bâtiment a été rénovée en refuge. Dès que l’on monte un peu, au-dessus du refuge, on voit ces constructions à l’abandon. Cette mine de fer était exploitée depuis l’Antiquité ! Beaucoup de gens de la vallée sont nés ici, à Batère, alors ils viennent au refuge et nous partagent des histoires à la fois touchantes et lourdes. On entend parfois les témoignages de personnes qui ont perdu leurs grands-parents dans la mine.

Mes journées au refuge se ressemblent : je me lève à 6 heures du matin, je prépare les petits-déjeuners, je fais la plonge de la veille et du petit-déjeuner, je fais une pause, ensuite je m’attèle au ménage à 9 heures, avec l’équipe d’accueil, je m’occupe de la comptabilité, je traite les mails, je gère les réservations, je déjeune vingt minutes avant le service de midi… J’ai une pause de 15 heures à 18 heures, et je termine ma journée aux environs de 21 heures. Ce n’est pas de tout repos ! Nous sommes seulement deux de mai à octobre, puis une équipe de trois personnes nous rejoint pour la saison. L’isolement, parfois, peut être lourd. Le premier village est à trente-cinq minutes de route, et pourtant il y a beaucoup de proximité dans notre vie quotidienne : le mélange est parfois épuisant.

Dans le refuge, qui a une capacité d’accueil de 35 personnes cette année, on fait presque tout maison : les glaces, la citronnade, les barres de céréales… On achète à la ferme Lacazette, qui est proche de nous, du lait de brebis, des yaourts, etc. Nous organisons aussi tous les ans deux fêtes : la Fête de l’estive, le dernier dimanche du mois de juin – nous proposons un petit-déjeuner tôt le matin et les personnes de la ferme Lacazette, à laquelle on achète des produits, montent les brebis jusqu’à l’estive au-dessus du refuge –, et la Nuit des étoiles, qui a lieu chaque année entre le 15 et le 31 août. Cette année, ce sera le 27 août. Un gars qui a deux diplômes universitaires en astronomie vient avec des télescopes, et on se met au-dessus du refuge pour ce qu’on appelle un moment d’« astronomie-gastronomie ».

« L’eau devient l’angoisse du moment »

Cet été, c’est ambivalent : en juin on a eu beaucoup de monde, c’était incroyable, mais depuis juillet c’est moins bien, la canicule change un peu les choses. Il fait trop chaud. Le restaurant marche moins bien le midi, par contre le nombre de randonneurs qui arrivent à l’improviste le soir, c’est impressionnant ! L’eau devient l’angoisse du moment. On dépend d’un captage de source, on sait qu’on peut souffrir de la sécheresse, c’est déjà arrivé. D’habitude, c’est en fin de saison, mais ici c’est déjà très avancé. On a une végétation de fin août depuis un mois ! Si la source se tarit, on ferme et c’est terminé. C’est d’ailleurs ce qu’ont été contraints de faire des collègues dans les Alpes. Les incendies sont la deuxième source de préoccupation. Si un incendie se déclenche dans la vallée, ça peut vite être problématique vu comme c’est sec.

Quelles œuvres évoquent pour vous la montagne ?

Certains bouquins que je lisais pas mal gamin, comme L’Appel de la forêt, de Jack London, ou La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. Ces livres me sont restés. En particulier ce dernier, qui évoque l’isolement en montagne face aux éléments. Je ne sais pas s’ils ont marqué mon parcours, mais j’y pense, parfois.

Que souhaiteriez-vous voir changer dans le pays en 2022 ?

Sur le massif du Canigou, de nombreuses mesures vont dans le bon sens, comme l’interdiction des voitures dans certains sites pour les préserver. Mais cela pose aussi la question de l’accessibilité. Un refuge comme le nôtre, accessible par la route, pourrait et devrait être adapté aux personnes handicapées. Mais les gens considèrent généralement que les personnes handicapées ne randonnent pas, ce qui est faux. 

Êtes-vous arrivé à bon port ?

Absolument pas. C’est ma dernière saison ici, au refuge de Batère, j’arrête. Le projet a perdu un peu de son sens avec la séparation que j’ai vécue l’année dernière. Être bloqué ici pendant six mois, l’été, ne me convient plus. C’est la fin de notre contrat de délégation de service public, alors j’en profite pour partir. Ces trois ans en refuge ont été super, c’était une sacrée expérience !

« Humainement, c’était extraordinaire, malgré les moments difficiles. Mais je sens que c’est le moment de partir »

J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des amis, qui venaient travailler en saison. Humainement, c’était extraordinaire, malgré les moments difficiles. Mais je sens que c’est le moment de partir. Mon collègue cherche un deuxième gérant pour me remplacer les deux prochaines années. Je ne pense pas trop à ce que je ferai après, je suis en saison pour le moment, je travaille presque douze heures par jour alors je n’ai pas le temps d’y réfléchir, on verra plus tard. J’aimerais peut-être faire quelque chose en lien avec le tourisme, plus près de Montpellier.


La question que vous aimeriez poser au président de la République : Je ne crois pas avoir envie de lui poser une question.  

Le dernier livre lu : Apeirogon, de Colum McCann.

Le dernier film vu : The Carpenter, que j’ai vu au ciné il y a plusieurs mois, à Montpellier.

Le dernier artiste musical écouté : La chanson « Yuve Yuve Yu », du groupe de rock mongol The Hu.

La dernière recherche Internet effectuée : Ce que je recherche le plus souvent, c’est la météo. Je conseille Météo blue pour la montagne. Je consulte aussi parfois View Weather.  

 

La France vue de ma fenêtre 

Le refuge de Batère, massif du Canigou, Pyrénées-Orientales

 

La France vue d’en haut, premier chapitre de la série d’été de la chronique « Ils font la France », à retrouver tous les mardis sur l’application et le site Internet du 1 hebdo.

26 juillet 2022