Quotidienne

« Schadenfreude » : la « joie mauvaise » au cœur de l’élection

Ce concept allemand que l'on pourrait traduire par « la joie de faire du mal » semble devenu un leitmotiv très puissant pour une partie des électeurs. Cible principale : Emmanuel Macron. 

« Schadenfreude » : la « joie mauvaise » au cœur de l’élection

Il arrive, en politique, comme ailleurs, que la langue française échoue à traduire un phénomène précis, et qu’il faille regarder de l’autre côté de nos frontières – tant que c’est encore possible – pour trouver un mot juste. C’est le cas du concept allemand de « Schadenfreude » : littéralement « la joie de faire du mal », que l’on pourrait aussi traduire par la « joie mauvaise » de voir quelqu’un échouer, cette jubilation ressentie au malheur d’autrui, surtout lorsqu’on ne l’aime pas.

D’ordinaire, ce terme est réservé au rire un peu cruel provoqué par le fait de voir un personnage de film trébucher ou prendre une porte en pleine figure, ou par la scène de Guignol donnant des coups de bâton au gendarme dans un spectacle pour enfants.

Dans le cadre de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, ce sentiment semble devenu un leitmotiv très puissant pour une partie des électeurs. Un certain nombre de nos concitoyens se réjouit par avance de la défaite de l’un ou l’autre candidat, et songe à y contribuer en votant pour son concurrent, voire… en n’allant pas voter du tout. 

À force de gouverner en monarque républicain, Emmanuel Macron a ressuscité dans une partie de l’opinion la tentation de lui couper la tête

À ce jeu-là, les deux candidats ne sont pas à égalité. Certes, une partie importante de l’électorat ressentirait certainement de la joie, ou en tous cas du soulagement, à voir Marine Le Pen échouer le 24 avril. Mais la cible principale de cette « Schadenfreude » est en réalité Emmanuel Macron. Parmi ceux qui n’ont pas voté pour le président sortant au premier tour, nombreuses sont les voix qui expriment tout haut la tentation de le punir en n’allant pas voter au second tour de l’élection présidentielle, voire en choisissant Marine Le Pen.

Comment expliquer un tel phénomène ? 

Il tient en premier lieu au président sortant lui-même, qui a sa part de responsabilité dans les affects négatifs qu’il suscite. À force de se prendre pour Jupiter et de gouverner en monarque républicain, négligeant les corps intermédiaires, contournant les contrepouvoirs, critiquant la presse, Emmanuel Macron a ressuscité dans une partie de l’opinion la tentation de lui couper la tête en le faisant battre, « quoiqu’il en coûte »… Des signes avant-coureurs de ce sentiment s’étaient manifestés durant la crise des Gilets jaunes en 2018, lors de laquelle les scènes de guillotinage de pantins à l’effigie du chef de l’Etat n’étaient pas rares. Par son attitude parfois hautaine, ses petites phrases jugées méprisantes, et par une politique considérée par une partie de l’électorat populaire comme trop déséquilibrée en faveur des plus favorisés, Emmanuel Macron a généré autour de sa personne une hostilité sans précédent. 

On pourrait également blâmer notre culture politique, marquée par le refus des compromis, la lassitude démocratique, mais aussi par la défiance qui caractérise notre rapport aux institutions. Dans une société traversée par la frustration et le ressentiment, on constate, dans un courant significatif de l’opinion, un plaisir malsain à voir les élites politiques au pouvoir échouer, surtout lorsqu’elles semblent aussi sûres d’elles qu’Emmanuel Macron.

Dans ce contexte, l’élection présidentielle est particulièrement propice pour exprimer ce type d’attitude. En ce qu’elle se concentre sur les personnalités au détriment des programmes, et qu’elle polarise excessivement les comportements politiques, elle peut en venir à nous aveugler sur nos choix électoraux. Et ce phénomène est plus fort encore depuis l’avènement de l’hyper-présidence qui place le chef de l’État en premier ligne sur tous les sujets. Nicolas Sarkozy en sait quelque chose, qui avait aussi eu à subir un rejet fort de sa politique et de sa personnalité en 2012, causant sa défaite face à François Hollande. Mais la situation du second tour dans le cadre d’un face-à-face classique entre droite et gauche n’avait pas conduit les électeurs à une alternative aussi radicale qu’aujourd’hui.

Cette volonté récurrente de punir le personnel politique est une passion triste

Au-delà du contexte particulier de cette élection marquée par une forte animosité à l’égard des deux candidats finalistes, cette volonté récurrente de punir le personnel politique est une passion triste, qui montre bien l’impasse dans laquelle nous placent nos institutions. Dans un système où les pouvoirs du président de la République sont démesurés, et dans lequel les contrepouvoirs et les espaces de contestations trop limités, la « Schadenfreude » à la française manifeste notre impuissance politique collective. Spectateur et non plus acteur de la chose publique, le citoyen, de plus en plus critique, se sent dépossédé de son pouvoir souverain au profit d’un chef de l’État dont tout procède. Il ne lui reste donc plus que la menace d’une politique du pire pour être entendu. 

Alors que l’extrême droite est pour la troisième fois en vingt ans aux portes du pouvoir, il faudra bien finir par réfléchir à une réforme radicale de nos institutions, sans quoi les mêmes causes produiront éternellement les mêmes effets. À défaut, la joie mauvaise qui se terre en chacun de nous pourrait bien nous conduire à détruire notre démocratie de l’intérieur, en croyant soigner le mal par le mal. 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

16 avril 2022