Quotidienne

2017-2022 : même(s) combat(s) ?

Marine Le Pen pourrait-elle remporter l'élection ? Toute une série de facteurs sont de nature à changer la donne électorale si le scénario d’un nouveau face-à-face entre Emmanuel Macron et la candidate du RN devait avoir lieu.

2017-2022 : même(s) combat(s) ?

Le face-à-face qui s’annonce entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron ne sera-t-il qu’une redite de celui de 2017 ? La question est aujourd’hui dans tous les esprits, alors que la candidate du Rassemblement national consolide sa base électorale et gagne même du terrain sur le président sortant, après avoir enrayé la dynamique de son concurrent d’extrême droite Éric Zemmour. Certes, Jean-Luc Mélenchon connaît également une progression dans les intentions de vote, mais la distance observée à quelques jours du scrutin entre les deux challengers d’Emmanuel Macron semble difficile à combler pour le leader de la France insoumise, qui pourrait bien échouer à la troisième marche du podium.

D’où la question subséquente : Marine Le Pen, en passe donc de se qualifier au second tour de l’élection présidentielle, peut-elle remporter l’élection ? Cette interrogation fait figure de marronnier dans notre vie politique. Déjà en 2017, beaucoup avait été dit sur la candidature de la dirigeante du FN, dont l’accès au second tour avait été banalisé et, surtout, anticipé de longue date. D’aucuns gloseront sur la manière dont le système politique français joue depuis vingt ans à se faire peur avec une candidate qui, sur le papier, n’aurait aucune chance de l’emporter. On ressortira les magnétos de son débat catastrophique de l’entre-deux-tours de 2017. On soulignera le plafond de verre de sa candidature tant qu’aucune union des droites ne se réalisera. On notera son inexpérience politique sur quasiment tous les sujets. Et surtout, on rappellera que les enquêtes électorales démontrent unanimement qu’une majorité de l’opinion publique perçoit toujours son parti comme une menace.

Sans objecter sur le fond de ces arguments, toute une série de facteurs sont pourtant de nature à changer la donne électorale si le scénario d’un nouveau face-à-face devait avoir lieu dans quelques jours.

Le premier tient aux circonstances. Depuis 2017, la France a connu un renouveau de la question sociale avec le mouvement des Gilets jaunes qui a démontré qu’une partie de la population ne trouve pas son compte dans la politique d’un gouvernement dont l’axe penche plus du côté des gagnants de la mondialisation (« ceux qui ont réussi », selon les termes du président Macron) que de celui de ses perdants (« ceux qui ne sont rien »). La pandémie de Covid-19, puis la guerre en Ukraine et ses effets sur l’économie française ont renforcé ce sentiment. La hausse des prix du carburant et une inflation à un niveau sans précédent depuis les années 1980 (autour de 4,5 %) sont venues contrarier la reprise et ont consacré la prévalence des enjeux économiques dans la campagne, aujourd’hui essentiellement tournée vers le pouvoir d’achat, alors que les commentateurs pronostiquaient, il y a quelques mois encore, qu’elle s’orienterait autour des questions d’insécurité, d’identité et d’immigration.

Dans ce contexte, le programme de défense de l’État social et de nationalisme économique de Marine Le Pen entre en résonance avec l’électorat populaire, mais aussi avec une partie des classes moyennes inquiètes du déclassement qui les menace à court terme. L’effet de comparaison avec le programme d’Emmanuel Macron joue ici au détriment du président sortant. Celui-ci a décidé, par un mélange de stratégie et d’idéologie, de tourner le dos au « quoi qu’il en coûte » adopté pour protéger les Français des conséquences de la pandémie. Dans un programme très libéral, il a choisi de renouer avec l’ambition de la « start-up nation », à coups de soutien aux entrepreneurs, de baisse généralisée des impôts, de report de l’âge de la retraite et de pression exercée sur les titulaires des minima sociaux.

On objectera que ce décalage existait déjà durant la précédente campagne. Sauf que Marine Le Pen a depuis opéré un déplacement stratégique face à certaines questions qui empêchaient les électeurs de droite de lui accorder leurs suffrages. Sur l’Europe, d’abord, elle a su mettre en veilleuse un euroscepticisme virulent – qu’alimentait son ancien conseiller Florian Philippot – caractérisé aujourd’hui par un renoncement au Frexit et à une sortie de l’euro. Sur l’économie ensuite, la candidate du RN a renoué avec une partie du libéralisme autrefois défendu par son père à travers sa volonté de baisser les impôts, et notamment les droits de succession, tout en maintenant un flou sur le recul de l’âge de la retraite, un sujet mobilisateur à droite, et en se posant comme une défenseuse des services publics et d’un État fort.

Le niveau de détestation d’un candidat est de nature à mobiliser ses opposants, quitte à voir émerger des coalitions improbables

Sur les questions sociétales, enfin, la candidate du Rassemblement national a mis de l’eau dans son vin : sur la PMA et sur le mariage pour tous, qu’elle dit ne pas vouloir abolir, voire sur la distinction entre islam et islamisme, alors qu’elle a récemment déclaré que l’islam était une religion comme une autre, se faisant photographier tout sourire aux côtés d’une jeune adolescente voilée. Toutes ces dimensions témoignent également d’une image adoucie et moins polarisante, qu’elle doit en grande partie à la candidature d’Éric Zemmour. Par sa radicalité sur les questions d’immigration et d’identité, le polémiste a permis à la candidate d’extrême droite d’apparaître plus modérée et de lui sous-traiter ces questions, pourtant centrales dans son programme.

Dès lors – et c’est là une autre différence par rapport à 2017 –, un second tour face à Emmanuel Macron inverserait la polarisation qui avait caractérisé le scrutin précédent. La question du second tour avait alors été de voter pour faire barrage à Marine Le Pen. Or, après cinq ans de pouvoir du président sortant – devenu inéluctablement « l’homme du passif » selon le mot célèbre de François Mitterrand pour qualifier Valéry Giscard d’Estaing en 1981 –, les électeurs pourraient bien être tentés par un « tout sauf Macron » aux effets électoraux dévastateurs. On connaît le poids des affects négatifs dans une élection aussi personnalisée que la présidentielle. Le niveau de détestation d’un candidat est de nature à mobiliser ses opposants, quitte à voir émerger des coalitions improbables dont le seul enjeu est l’éviction du détenteur du pouvoir. Nicolas Sarkozy en avait fait les frais en 2012, on s’en souvient. La non-campagne d’Emmanuel Macron, le sentiment d’arrogance qu’instille son refus de débattre avec ses concurrents, son positionnement droitier accentuent la cristallisation négative qu’il génère dans une partie de l’opinion, associé au sentiment que l’élection est jouée d’avance. Tout cela pourrait favoriser sa challenger, comme en témoignent les bons sondages de second tour qui voient Marine Le Pen s’approcher d’une possible victoire.

D’autant que, contrairement au président sortant, la fille de Jean-Marie Le Pen pourrait, pour la première fois, bénéficier d’importantes réserves de voix pour le second tour. L’union des droites, qui n’a jamais été aussi loin de survenir pour les partis, pourrait bien être réalisée par les électeurs, quand bien même Valérie Pécresse n’appellerait pas à voter pour la candidate RN. On sait ainsi que 80 % des soutiens d’Éric Zemmour la choisiraient dans un duel face à Emmanuel Macron, tout comme l’essentiel de ceux de Nicolas Dupont-Aignan, mais aussi un tiers des électeurs de Valérie Pécresse ; et même, comme semble l’indiquer de manière plus surprenante une récente enquête électorale, entre un quart et un tiers des sympathisants de La France insoumise, mobilisés par leur hostilité à l’égard de l’actuel locataire de l’Élysée. Face à cela, le président dispose de reports plus incertains – de la part des électeurs de Valérie Pécresse et des candidats sociaux-démocrates, même si ces derniers risquent d’être passablement échaudés par un programme et un positionnement jugés trop libéraux.

C’est la participation de l’électorat de gauche qui constituera la clé du scrutin, puisque c’est potentiellement le plus tenté par l’abstention 

Face à cela, le président dispose de reports plus incertains – celui d’une partie des électeurs de Valérie Pécresse, mais sans certitude de la part du vote social-démocrate, passablement échaudé par un programme et un positionnement jugés trop libéraux. C’est pourtant la participation de l’électorat de gauche qui constituera la clé du scrutin, puisque c’est potentiellement le plus tenté par l’abstention. Une faible mobilisation de la gauche au second tour aurait pour effet de favoriser mécaniquement l’extrême droite, les sympathisants du Rassemblement national étant plus prompts à se déplacer s’ils ont le sentiment que leur candidate pourrait l’emporter. Au contraire, si cet électorat acceptait de voler au secours d’Emmanuel Macron, alors les chances de Marine Le Pen s’en trouveraient grandement amoindries. Reste à savoir si les électeurs de gauche ne seront pas lassés de voter, élection après élection, pour sauver un système politique qu’ils rejettent et qui leur est fondamentalement défavorable.

 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

 

02 avril 2022