Parlons philo

Notre ennemi

– Une cigarette ?

– Non merci.

– Je sais que vous fumez. Les cigarettes de flic ne sont pas assez bien pour vous ? Peut-être que c’est moi qui ne suis pas assez bien pour vous ?

– Les gens comme vous, quand on aura le pouvoir…

– Oui ? Qu’est-ce que vous en ferez ? Je suis tout ouïe. Parce que pour l’instant, vous croupissez en garde à vue, et vous risquez la prison.

– Pour avoir simplement manifesté !

– Violemment, pas simplement.

– Ça c’est vous qui le dites. C’est vous qui avez les matraques, les gaz, les boucliers et le monopole de la violence.

– Légitime, vous oubliez : légitime. Alors que vous, non. Cocktails Molotov et pavés. Vous ne voulez toujours pas de cigarette ?

– Non merci.

– Même Robespierre aurait accepté une dernière cigarette. S’il avait fumé, évidemment.

– Pourquoi, vous allez me guillotiner ?

– Mais non, ma petite. On va te donner une fessée et on va te renvoyer chez papa et maman, qui se font un sang d’encre.

– Ne m’appelez pas ma petite. Et je vous interdis de parler de mes parents.

– Tu as l’âge de ma fille. Je t’appelle comme je veux, ma grande.

– Quand on aura le pouvoir…

– Tiens, j’ai trouvé ça qui est tombé de ta poche quand on t’a amenée ici.

– Rendez-moi mon livre.

– Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, de Simone Weil. Intéressant. Et tu le lis vraiment, ou c’est juste pour faire joli dans ta poche ? 

– Parce que vous connaissez Simone Weil, peut-être ?

– Je dirige ma section syndicale, ma grande. Je sais lire, contrairement aux clichés injustement véhiculés par la jeunesse bourgeoise sur ma profession. Et je fréquente Simone Weil depuis plus longtemps que toi, avant même ta naissance. Tiens, j’ai souligné quelques phrases avant de te le rendre. « Pourquoi les opprimés révoltés n’ont-ils jamais réussi à fonder une société non oppressive ? » Tu ne t’es jamais posé la question, avant de ­descendre tout casser dans la rue ?

– Ça n’a rien à voir ! On manifestait pour plus de justice sociale, contre la politique économique, contre ce budget inique qui condamne les pauvres à le rester ! Vous devriez être avec nous, pas contre nous. Surtout si vous êtes syndiqué, c’est ­honteux !

– Écoute plutôt ça au lieu de râler : « Dès lors que la société est divisée en hommes qui ordonnent et en hommes qui ­exécutent, toute la vie sociale est commandée par la lutte pour le pouvoir, et la lutte pour la subsistance n’intervient que comme un facteur, à vrai dire indispensable, de la première. »

– C’est exactement ce que je dis ! Et c’est pour ça qu’il faut reprendre le pouvoir aux usurpateurs !

– Pour le donner à qui ? Écoute encore : « L’ordre social, quoique nécessaire, est essentiellement mauvais, quel qu’il soit. »

– Et c’est un flic qui me dit ça ! Elle a raison. Notre ennemi, c’est notre maître.

– Ou ce que Platon appelait « le gros animal », la masse informe et aveugle du groupe.

– Les gens comme vous ! Ceux qui obéissent aux ordres sans se poser de questions !

– Je n’ai jamais compris pourquoi Platon disait que les philosophes devaient être rois. Tu crois qu’il voulait établir une dictature philosophique ?

– Non, je crois qu’il voulait obliger ceux qui n’aimaient pas le pouvoir à l’exercer.

– Pourquoi ? Ceux qui rêvent d’exercer le pouvoir sont légion. On ne manque pas de candidats.

– Ceux qui le mériteraient s’y refusent. Justement parce qu’ils en sont dignes. Et c’est pourquoi, dit Platon, il faut obliger ceux qui ne veulent pas du pouvoir à l’exercer.

– Il ne dit pas aussi que le pouvoir ­corrompt ?

– Si.

– Pourquoi vouloir corrompre les philosophes ? C’est paradoxal, ou cruel. Si le pouvoir corrompt quiconque l’exerce, pourquoi ne pas laisser s’y frotter ceux qui sont déjà corrompus ? Ça ne pourra pas être pire.

– Bien sûr que si. Ceux qui veulent le pouvoir sont toujours les pires. Si on les laisse faire, ils tomberont aussi bas qu’il est possible.

– Et c’est pourquoi tu veux, toi aussi, prendre le pouvoir ? Parce que tu vaux mieux que les autres ?

– En tout cas mieux que vous. Moi je ne fous personne en taule !

– Tu sais ce que c’est le pouvoir ? ­Mitterrand, même avant d’être élu, quand il entrait quelque part, les gens s’arrêtaient de parler et éteignaient leur cigarette.

– C’est ce que dit Deleuze : le pouvoir, c’est séparer quelqu’un de sa puissance, et faire naître de la tristesse. C’est foutre les gens en prison.

– J’ai été à ta place. Marre-toi. Dans les années soixante-dix, j’étais très militant. D’extrême gauche. On adorait Deleuze. En taule, après une manif, un flic s’est approché de ma cage et m’a offert une cigarette, que j’ai refusée. Je lui ai dit comme toi : « Les gens comme vous, quand on aura le pouvoir… » Tu sais ce qu’il m’a ­répondu ? « En trente-huit, j’étais là. En quarante-deux, j’étais là. En quarante-cinq aussi, j’étais là. En soixante et un, j’étais encore là. Les gens comme nous, si tu prends le pouvoir, toi et tes copains, vous nous garderez. Parce que les seuls dont vous aurez vraiment besoin, c’est nous. »

– Je veux bien une cigarette.

– Tiens. C’est ma dernière. Tu sais ce que tu peux faire de pire à ceux qui veulent le pouvoir ? Leur laisser croire qu’ils l’ont. Et les surveiller, comme le lait sur le feu. 

– Merci. 

[…]
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