Un animal politique sans pareil

Ce que Chirac avait de mieux, c’est lui-même. Pas son personnage. Non, lui-même tel qu’il était. Une sorte de force de la nature, un appétit de vivre, une chaleur derrière son costume trois pièces. Et aussi de la joie : celle que l’on décelait au fond de ses yeux, cet éclat malicieux, marquant l’humour qu’il gardait devant les choses de la vie, les autres, et, ce qui est plus rare chez les hommes politiques, à son propre sujet. Attentif aux autres de surcroît, rigolard, bon vivant, ne traitant pas les gens selon leur rang social, avec une gentillesse réelle. Aussi à l’aise avec les agriculteurs corréziens qu’avec la reine d’Angleterre. Capable de se mettre en quatre pour ses proches, mais aussi pour un inconnu demandant son aide. Désinvolte et présent, amical et pressé, prêt à suivre son inspiration, à n’écouter que ses élans, marchant à larges enjambées dans la vie comme dans la rue, toujours en mouvement, affectant la sérénité derrière un certain énervement à l’idée que les choses n’allaient pas assez vite ni assez loin. Sans oublier son goût du risque, celui qui l’avait fait à moins de 20 ans plaquer ses études pour s’embarquer dans un cargo pour l’Algérie, au grand dam de son père, puis, un peu plus tard, voyager en Amérique, y faire pour gagner sa vie la plonge dans le sous-sol étouffant d’un restaurant, courtiser une Américaine, pour reprendre après, sagement, le chemin de l’ENA. 

C’est justement parce que Jacques Chirac était tout cela, à la fois irréfléchi et réfléchi, homme d’instinct et de raison, impétueux et déterminé, qu’il est devenu un animal politique. Il n’a pas grandi, contrairement à d’autres, dans l’obsession d’arriver un jour au sommet de l’État. Son ambition, à l’âge de 20 ans, était de devenir directeur de l’aviation civile ou gouverneur de la Banque de France, comme le souhaitait son père. Il aurait pu être marin au long cours, capitaine d’industrie, militaire de carrière, comme il en eut un moment l’envie pendant la guerre d’Algérie. 

C’est la passion qui a fait la différence, et une rencontre : celle de Georges Pompidou en 1962. Sans lui, écrira Chirac dans ses Mémoires beaucoup plus tard, « je ne serais pas tout à fait ce que je suis devenu ». 

Il est tombé en politique comme d’autres tombent amoureux. De Pompidou, il aimait tout : son regard « scrutateur », son sourire « perspicace », sa voix « au timbre grave ». Sa culture, son goût pour l’art moderne et sa compétence plus encore. En mettant sa fougue, son tempérament, son ardeur à son service, Chirac est devenu Chirac. Pompidou disparu – non sans l’avoir placé, au nombre de ses « jeunes loups », au cœur du cirque politique –, c’est en orphelin qu’il entreprit de prendre sa place, en mobilisant pour lui-même cette fois ses propres qualités et ses quelques défauts. 

Dans l’art de la conquête, il n’avait, à droite, pas son pareil. Derrière son amabilité souriante, sa cordialité et sa chaleur, son charisme aussi, il a su n’épargner personne, dans son camp et au-delà. Le jeune loup devenant au fil des années un vieux lion, l’homme se muant en fauve politique, il élimina l’un après l’autre, comme dans le fameux livre d’Agatha Christie Dix petits nègres, ses nombreux rivaux successifs : les fameux barons du gaullisme d’abord, qui longtemps ont vu en lui un usurpateur, et les autres, tous traités de façon différente, de Philippe Séguin à François Léotard, de Jacques Chaban-Delmas à Édouard Balladur. Au moment qu’il avait choisi, il n’a pas non plus hésité à se débarrasser de ses amis, lorsqu’ils devenaient trop encombrants. Pierre Juillet et Marie-France Garaud, qui pensaient être les maîtres de ce cheval fougueux, furent les premiers abasourdis lorsque celui-ci, d’une ruade, les renvoya à un quasi-anonymat. Pas de remords, pas de regret chez Jacques Chirac, qui courait toujours trop vite pour se retourner et ne pratiquait pas l’art de l’introspection. 

Reste une énigme : jusqu’où l’a mené sa course ? Jusqu’à l’Élysée ? Certes. Et c’est déjà bien loin. N’aurait-il pu aller plus loin encore ? N’aurait-il pu, lui qui parlait d’un « travaillisme à la française », qui s’est fait élire en 1995 pour réduire la « fracture sociale », donner un autre éclat à sa présidence, pendant les douze ans qu’il l’assuma ? Certains le crurent en 2002, lorsqu’il fut réélu, contre Jean-Marie Le Pen, – la gauche votant pour lui comme un seul homme – par 82 % des Français. N’était-ce pas l’heure de la réconciliation nationale, l’heure de transformer les rapports sociaux en France et de bouleverser les clivages politiques ? Il ne le fit pas, fermant les bras au lieu de les ouvrir. Une faute sans doute dont il convint lui-même à la presque fin de sa vie, jugeant que « ce fut probablement une erreur au regard de l’unité nationale dont j’étais le garant ».

Si Jacques Chirac n’a pas réussi à conjurer le choc de 2002, convenons du moins, à l’heure où les Français lui rendent un hommage fervent, qu’il n’a pas raté sa mort. 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire