La promesse d’Andromaque

La mort sonne parfois comme une libération. La gauche qui a rendu l’âme en France et presque partout ailleurs en Occident agonisait depuis de trop longues années pour ne pas accueillir son trépas avec une forme de soulagement. Il était temps qu’on en finisse. Nul besoin de traquer ses assassins ou d’inventer des conjurations secrètes : elle s’est noyée dans son propre vide, au vu et au su de tous. Aucune larme n’est requise. Ce qui devait arriver arriva. RIP. 

Elle ressemblait au perroquet empaillé de Félicité dans Un cœur simple de Flaubert : un totem rongé par les vers et adoré par des aveugles. Le spectacle kitsch de ses campagnes creuses, le rituel ecclésiastique de ses votes « utiles », la litanie ininterrompue de ses trahisons programmées nous permettaient de ne plus réfléchir et apportaient des réponses automatiques à des questions que nous n’avions même plus besoin de poser. Ils nous rendaient bêtes, simplement.

Délestés enfin de l’illusion d’exister, nous pouvons recommencer à être. Ou au moins à essayer d’être. Tout reprendre à zéro autour de nous et en nous. Retourner à la bibliothèque lire les vieux livres poussiéreux que nous avions délaissés ou dans les bastions perdus écouter les anciens fidèles que nous avons oubliés. Sortir des réflexes pavloviens et des conduites automatiques. Creuser jusqu’aux racines. Douter. Penser. 

Qu’est-ce que la gauche, au fond ? L’idée, la croyance plutôt, le sentiment même, intime et commun à la fois, que la cité peut inverser l’ordre dit « naturel » des choses et renverser les structures de domination sociale. C’est la traduction contemporaine et politique de la subversion amoureuse qui irrigue la première grande tragédie de Racine, Andromaque. Oreste, qui représente la Grèce coalisée, y surplombe Hermione, qui domine contractuellement Pyrrhus, qui dispose à sa guise d’Andromaque, son esclave. Mais Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque. Et l’ordre cosmique se retourne comme une crêpe : une esclave, ses souvenirs et ses désirs, la cohorte de ses fantômes et la foule de ses songes décident sous nos yeux écarquillés du sort de la civilisation. Le monde entier est suspendu aux lèvres d’une moins-que-rien. 

Voilà la promesse que fit la gauche aux dominés : la promesse d’Andromaque, la promesse d’une révolution, d’une sortie de la fatalité et de la reproduction du même. Sans cette promesse, elle n’a plus de raison d’être. Si le « réel » est une donnée intangible et éternelle à laquelle il faut se « conformer » et si le « progressisme » se résume à l’accompagnement enjoué des évolutions du marché, de la science ou de la technique, elle meurt. Si le citoyen s’efface devant l’homo economicus et le public devant le privé, elle meurt. Nous l’enterrons donc aujourd’hui de la frontière est de la Pologne à la côte ouest des États-Unis. Quarante années de triomphes culturels et philosophiques de l’individualisme l’ont rendue impossible. Et en même temps nécessaire. 

J’entends les ricanements autour de moi de celles et ceux qui croient avoir assez vécu pour être revenus de tout : « Pourquoi diable serait-elle “nécessaire” ? Nous avons cru, nous aussi jadis, et nous avons compris. Nous avons grandi. Nous sommes devenus adultes. Nous savons que toute idéologie mène au Goulag ou à la guillotine, que l’inversion des structures de domination n’est qu’un conte pour enfants aux conséquences terribles, que votre “nous” n’est qu’un mythe étouffant nos “je” respectifs. Épargnez-vous nos illusions comme nos désillusions, zappez la crise d’adolescence en tirant les leçons de nos expériences et vous vivrez heureux. » 

Sans doute ont-ils raison, de leur point de vue. Sauf que ne plus croire et n’avoir jamais cru sont deux choses très différentes. Nos parents ont vu le jour dans un monde saturé de dogmes et de mythes. Pour vivre et penser librement, ils durent s’émanciper de la religion marxiste-léniniste et de l’imaginaire révolutionnaire. Nous sommes nés, nous, dans un univers vide de sens et privé d’idéologie. Nous devons moins briser des chaînes que retisser des liens, moins libérer notre individualité que nous libérer d’elle, moins affirmer notre être que sortir de nous-mêmes. Ils avaient besoin, pour respirer, de tuer la gauche comme on brûle une Église toute-puissante, nous avons besoin de la faire renaître pour retrouver de l’air.

Il ne s’agit pas d’un choix, mais d’une nécessité. D’une urgence à vrai dire. La société de solitude dans laquelle nous avons grandi menace l’équilibre de nos systèmes politiques. La crise des structures collectives et la disparition des idéaux communs ont laissé les dominés seuls, relégués. Sans espoir ni pouvoir. C’est le moteur de la réaction populiste qui balaie l’Occident actuellement. Nos récriminations morales ne suffiront pas à l’endiguer. Nos rappels de mémoires ou nos fact-checkings resteront vains sans horizon alternatif. Nos barrages finiront par céder. Renouer avec la promesse d’Andromaque est le seul moyen d’éviter l’effondrement des démocraties libérales : faire renaître, donc, la gauche de ses cendres.

Comment ? Nous tâtonnons encore. Les vieilles idéologies ne nous parlent plus, les antiques croyances ont produit trop de catastrophes pour être crédibles. Quel est l’horizon suffisament mobilisateur pour réinscrire l’individu dans une perspective collective et réhabiliter la politique comme moteur d’une profonde transformation sociale ? Nul besoin de savants systèmes philosophiques pour l’esquisser. Il est là, devant nous, et il suffit d’ouvrir les yeux pour l’embrasser du regard : la lutte contre le réchauffement climatique et la destruction du vivant.

L’écologie politique nous sauvera si nous réalisons que la fin de notre monde est possible. Seule une révolution mentale peut nous sortir de l’impasse individualiste. Et seule l’écologie a la cohérence idéologique et la puissance tragique pour produire, traduire et surtout pérenniser cette révolution. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve », écrit le poète allemand Hölderlin. Il nous faut plonger au cœur du vertige climatique pour trouver la réponse à nos questions, même celles qui semblent a priori très éloignées des problèmes environnementaux. Nous nous demandons comment sortir de la solitude, comment réorganiser la société de façon moins inégalitaire, comment retrouver un rapport à la transcendance, comment guérir de l’agonie du Progrès, comment redonner vie au rêve européen de Hugo, comment restaurer le primat du pouvoir commun sur les puissances particulières, comment faire converger nos luttes disparates et nos réflexions éparpillées, comment rétablir la balance. La réponse à tout cela, c’est l’écologie. L’écologie prise au sérieux, c’est-à-dire au tragique.

Pour empêcher la dévastation en cours, il nous faut enfin sortir de l’ethos comique – postulant que tout problème est au fond un malentendu voué à se résoudre tout seul – qui a tué la gauche social-démocrate occidentale, prendre les choses à front renversé, c’est-à-dire les remettre à l’endroit. Dans l’imaginaire collectif, l’écolo était un personnage sympathique se baladant en Birkenstock, plantant des tomates bio sur son balcon de Belleville ou Brooklyn et parlant d’autogestion pendant des heures tout en tirant sur des joints. Inversement, le PDG d’Exxon, le haut fonctionnaire de Bercy et le locataire de la Maison Blanche n’étaient certes pas très sympas, mais ils avaient l’air sérieux, avec leurs costumes gris, leurs attachés-cases, leurs grands problèmes à gérer et leurs phrases définitives sur la croissance du PIB. À la lumière du réchauffement climatique, les perceptions s’inversent et c’est le dirigeant en costume gris qui passe pour un clown. Cette inversion des rôles est la dernière chance d’un discours de gauche audible et crédible. 

La révolution à mener ne sera pas guidée par la promesse de lendemains qui chantent, mais par la certitude qu’il n’y aura pas de lendemain sans bouleversement radical de notre organisation sociale. Voilà la raison d’être et la condition de possibilité de la gauche du XXIe siècle. Andromaque doit revivre. Ou nous sommes morts. 

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