Comment qualifieriez-vous la situation de la gauche en France aujourd’hui ? 

En France et ailleurs, la situation de la gauche est mauvaise mais pas désespérée. Plusieurs signes indiquent que quelque chose est en train de bouger, un processus moléculaire qui n’a pas encore connu de moment de coagulation. La France participe à un ensemble de dynamiques qui traversent la gauche en Europe et aux États-Unis.

Vous récusez l’idée que la gauche est morte ?

La gauche n’est pas morte, mais elle n’a pas encore réussi à surmonter les défaites du XXe siècle, dont elle a hérité des modèles qui ne sont plus opérationnels. J’en mentionnerai quatre. D’abord la gauche comme force révolutionnaire, incarnée par le communisme, qui concevait la prise du pouvoir en termes quasi militaires. Puis le communisme comme système de pouvoir – le socialisme réel – qui s’est effondré à la fin des années 1980. On paie encore le prix de cet héritage si lourd à porter, car c’est l’idée même d’une autre société qui a été discréditée. Il y a eu ensuite une troisième gauche, tiers-mondiste, que l’on appellerait aujourd’hui décoloniale. Elle a transformé les peuples colonisés en sujets historiques, mais a également connu des désillusions cuisantes. Ce modèle ne fonctionne plus, comme en témoigne le printemps arabe de 2011 qui l’a abandonné. Enfin, la quatrième gauche, sociale-démocrate, a pu apparaître comme une alternative efficace au communisme, car elle a réalisé des conquêtes sociales dans un cadre démocratique. Mais si on tire un bilan rétrospectif, sa dimension « parasitaire » me paraît évidente. Elle a pu jouer ce rôle car le capitalisme, confronté à la menace communiste, a été obligé de s’humaniser, et l’outil politique de cette humanisation a été la social-démocratie. Une fois cette menace disparue, le capitalisme a pris un visage néolibéral, sauvage, et les inégalités ont explosé, tandis que la social-démocratie a épuisé sa parabole, devenant sociale-libérale. 

La gauche devrait-elle se couper de son passé ?

Elle doit le surmonter, ce qui signifie l’élaboration d’une histoire cr

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