Grand entretien

« Nous assistons au retour de la propagande »

Quelle incidence ont eu les médias sur cette campagne présidentielle ?

Je ne sais pas ce que sont les « médias ».

C’est un bon début !

Le mot me gêne : les médias, comme on disait autrefois la presse. Les médias, cela ne veut rien dire. Comment voulez-vous mesurer l’influence des médias alors que leurs publics sont très divers, très fragmentés ? Aujourd’hui, personne ne lit, n’écoute, ne regarde les mêmes « médias ». Nous avons la possibilité de choisir et nos choix nous cloisonnent de plus en plus. Ce qui caractérise l’électeur d’aujourd’hui, c’est qu’il est en possession d’une information qui n’est pas celle qui existait il y a trente ans. La fragmentation et le cloisonnement qui dominent le paysage médiatique sont in fine extrêmement pervers : les consommateurs d’information s’attachent à des médias qui pensent ce qu’ils pensent. Il n’y a plus d’espace démocratique où l’on échange.

Les médias ont-ils plus, autant ou moins d’impact sur l’opinion qu’avant ?

Je ne crois pas du tout que les médias fassent l’opinion. Ils sont le reflet de la société et ils ont horreur du vide ! Comme les hommes politiques, ils ont besoin de construire un récit et doivent le nourrir. Qui est allé chercher Jacques Delors en 1994 ? Ce sont les sondeurs et les médias parce qu’il n’y avait pas d’alternative. Qui est allé chercher Ségolène Royal ? Dès qu’elle a battu Jean-Pierre Raffarin aux régionales de 2004, les instituts de sondage ont testé son nom. Cela a mis deux ans à se décanter. C’est cela l’intervention des médias. Cela consiste à nourrir leur chaudière ! Instituts de sondage et médias sont liés et forment un binôme qui fonctionne.

Prenons les révélations du Canard enchaîné sur François Fillon. N’est-ce pas la preuve qu’un journal puissant, centenaire, peut avoir un impact sur une campagne électorale ?

Le Canard enchaîné est en effet une institution. Quand ce journal sort une information, on y croit. Cela rayonne sur l’ensemble de la presse. Ensuite, dans ce cas précis, il ne faut pas oublier que François Fillon alimente lui-même l’affaire en évoquant tout de suite dans sa réplique ses enfants, ce qui incite les journalistes à effectuer des vérifications. 

Nous n’avons pas l’habitude des journaux qui enquêtent ! C’est l’une des constantes du journalisme français qui donne la préférence au commentaire, aux sources institutionnelles au sens large, et non à l’investigation. Quand vous étudiez les sondages de la Sofres sur les Français et les médias, vous observez que les journalistes sont considérés comme dépendants du pouvoir politique par les deux tiers de l’opinion. Et des pouvoirs économiques. Cela vient de loin. Cela remonte à l’affaire de Panama, aux emprunts russes, à la corruption révélée. Tout cela est ancré dans le paysage. 

Les débats télévisés retiennent particulièrement l’attention de l’opinion. Peuvent-ils peser sur l’élection ?

Je ne le crois pas ! Ils ne changent pas les grands équilibres. Dans le détail, ils jouent à la marge pour les candidats en quête de notoriété. J’ai étudié les débats télévisés depuis les années 1960, pas seulement les débats présidentiels. Je peux dire qu’aucun débat ne fait bouger les lignes ! 

Prenons les débats qui ont eu lieu sous la Ve République…

Il est difficile de les comparer avec les deux derniers qui ont ceci de particulier d’avoir eu lieu avant le premier tour, ce qui est inédit. Mais quand on étudie les débats d’entre-deux-tours, aucun, je dis bien aucun, n’a infléchi en quoi que ce soit l’opinion publique. Si on prend celui de 1974, on s’aperçoit que dans les deux jours qui suivent, Valéry Giscard d’Estaing prend 0,5 % dans les sondages. Et au bout de deux jours, on revient à la situation de départ. Quand on regarde le débat de 1988, l’écart dans les sondages avant le débat est exactement le même qu’après. On peut appliquer cette grille à tous les débats. Pourquoi ? Parce qu’il faut considérer le nombre des téléspectateurs. On se gargarise beaucoup en citant les millions de téléspectateurs intéressés – il y a eu un record de 18 millions pour le débat opposant Nicolas Sarkozy et François Hollande –, mais il y a 45 millions d’électeurs. Cela reste donc jusqu’à présent une minorité. 

Mais une minorité qui vote.

C’est une minorité qui vote et a déjà fait son choix en grande partie. Et il se trouve que les indécis qui regardent ces émissions, finalement, se répartissent de manière proportionnelle entre tous les candidats. Je crois à l’impact d’une campagne longue, mais pas à celui des débats. L’opinion se forme petit à petit.

Encore un mot sur les débats. Deux ont eu lieu avant le premier tour, ce qui est nouveau. Est-ce que cela modifie votre analyse ?

Non, d’autant qu’il y a onze candidats. Nous avons eu droit à des débats à l’américaine qui n’ont pas donné lieu à de vrais échanges. Ces débats sont à mon avis contre-productifs pour les projets des candidats. Limitées à une minute ou une minute trente, les réponses donnent l’impression d’assister à un zapping. Il n’y a pas d’argumentation possible ni de présentation cohérente d’un projet envisageable dans un tel laps de temps. C’est au téléspectateur de faire la synthèse ! Or, on répète que les hommes politiques n’ont pas de vision. Ce type de débat renforce ce sentiment.

Les réseaux sociaux ont-ils une influence différente des médias traditionnels ?

Les réseaux sociaux transmettent de l’information sans aucun filtre, sans médiation. Ils sont efficaces dans un cercle restreint pour une raison déterminante : les abonnés leur font confiance alors qu’ils se méfient des médias. Les réseaux sont considérés comme faisant partie d’un cadre amical, celui d’une communauté. Volontairement, on s’abonne à tel ou tel réseau parce qu’on croit ce qu’il dit et l’information circule.

Les réseaux sociaux nourrissent une forme de militantisme jusqu’au-boutiste. Cela fonctionne grâce à l’anonymat. C’est un média encore plus émotionnel que la télévision. Si vous émettez un commentaire qui ne va pas dans le sens de la communauté, la réaction est immédiate et vive. C’est le contraire de la communication. 

En quoi les réseaux sociaux changent-ils la donne ?

C’est une caractéristique de cette campagne : nous assistons au retour de la propagande. Dans la communication classique, vous avez des hommes politiques, une opinion publique et des médias. Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen disposent de leurs médias personnels. Ils ont créé leurs outils et délivrent des messages formatés qui s’adressent à des personnes qui sont là pour y croire. Dans les deux cas, on vous dit : les médias vous mentent et on va vous dire la vérité. 

On serait passé de la communication à la propagande. Est-ce une régression ?

La propagande n’est pas forcément un vilain mot. C’est une forme d’expression. Elle avait simplement été oubliée depuis les années 1980, moment où le Parti communiste cesse d’y recourir. Que fait Trump sur Twitter, sinon de la propagande ?

Les images vidéo des meetings, fournies par les candidats aux chaînes de télévision, font-elles partie de ce système ?

C’est extrêmement choquant. C’est de la télévision embarquée pour fabriquer des images destinées aux chaînes d’info en continu.

Il y a eu le Brexit, l’élection de Donald Trump... Les mensonges, les fake news, ont prospéré. Comment analysez-vous cette situation ?

La démagogie a toujours fonctionné sur ce mode. On croit davantage aux idées simples qu’aux idées compliquées. Une campagne politique doit nourrir l’enthousiasme. Or une étude du Cevipof montre que le premier mot qui caractérise l’état d’esprit de la population, c’est la méfiance. Quand on est dans cet état, quand on se méfie de tout, on rejette les médias classiques et on adhère aux informations les plus saugrenues. On est mûr pour le complotisme. 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO et LAURENT GREILSAMER

 

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