Pour Sébastien, masculinité n’a jamais été synonyme de souffrance. L’enfant qu’il était a toujours eu conscience qu’il appartenait au cercle privilégié des hommes et, longtemps, il s’en est accommodé. Chez lui, pas de dysphorie de genre*, bien que la masculinité ne lui ait jamais paru tout à fait satisfaisante. Pas de besoin vital de remettre en question son identité ni d’être reconnu comme fille, quoiqu’il ait rapidement considéré la virilité comme une injonction pesante et stupide. En revanche, Sébastien a toujours été curieux de l’autre genre, attiré par le féminin, ou du moins, par ce que la société avait étiqueté comme tel. Dans la cour de récréation, le garçon cherchait surtout la compagnie des filles. Sauter à l’élastique lui procurait plus de joie que de courir sur un terrain de football pour taper dans une balle. Il aimait aussi parti­culièrement explorer la penderie de sa mère, l’été, dans la maison de campagne. À l’abri des regards parce qu’un peu honteux, il passait ses grandes robes et s’admirait dans le miroir. Ces envies ne l’ont jamais empêché de s’épanouir plus tard en tant qu’homme, d’être heureux en couple avec une femme, ni de devenir le père aimant de deux garçons, aujourd’hui adolescents. « Au fond, je crois que j’aurais préféré être une femme à la naissance, mais j’accepte tout à fait d’être un homme », résume le quadragénaire à la voix grave.

Le jour où sa compagne le quitte, Sébastien sent un déclic. Il réalise que ce changement de vie imposé est l’occasion d’explorer son identité de genre. L’expérience commence sur le terrain de la sexualité. Il se met à rencontrer des hommes, et des transgenres. Rapidement, il ressent l’envie d’exprimer pleinement sa part féminine. À l’occasion d’une soirée dans un cabaret de Clichy-sous-Bois, il décide de se vêtir entièrement en femme. Son amie Barbara s’en amuse encore. « On aurait dit une vieille veuve espagnole, dit-elle. Il ne manquait plus que la dentelle noire. » Son deuxième essai, quelques semaines plus tard, n’est pas plus concluant. Il tombe dans une mare de stéréotypes : minijupe à paillettes, énorme poitrine, perruque blonde. « Un cliché total. » Au fil des soirées festives, Sébastien fait naître son personnage, qu’il appellera Camille. Il vit sa féminité dans la performance. « À l’époque, je considérais ça comme du déguisement », explique-t-il. À ce moment de sa vie, il cherche à passer pour une femme aux yeux du monde.

Si l’expérience lui offre une bouffée d’air et l’occasion de s’amuser un temps, elle ne règle en rien ses questionnements identitaires. Sébastien prend conscience qu’il ne souhaite pas passer d’un moule à l’autre, se débarrasser des injonctions masculines pour subir les injonctions féminines. Il a la confirmation qu’il ne ressent aucune dysphorie de genre en tant qu’homme, mais plutôt de l’euphorie lorsqu’il se fait femme. Il ne perçoit pas d’aliénation dans le masculin, mais une libération dans le féminin. Le concept de non-binarité commence alors à lui parler, bien que le terme, négatif par nature, ne lui plaise pas.

Progressivement, le personnage de Camille jusqu’alors réservé à la fête déteint sur Sébastien. Cela commence par le vernis à ongles qu’il décide de ne plus systématiquement effacer le lundi matin. Son employeuse s’en amusant, il se sent libre de venir travailler avec un léger maquillage, ou une tunique achetée au rayon femme de la friperie Guerrisol par-dessus son pantalon. En laissant sa part féminine s’exprimer, Sébastien se réconcilie avec son masculin. « J’ai compris que l’on pouvait être un homme autrement », dit-il. Il cesse progressivement de s’épiler, abandonne ses perruques pour assumer sa calvitie, ne se rase plus de près. Il développe un rapport ludique au genre, qu’il envisage comme un spectre. « Je ne me sens pas du tout agenre, précise-t-il. J’aime jouer avec les stéréotypes. » Dans son entourage, on l’appelle Sébastien, Camille, ou les deux à la fois, et ça lui convient. Ces derniers temps, il est aussi « Sébille », fusion de ses prénoms féminin et masculin. Il apprécie qu’on utilise les deux pronoms pour parler de lui ou d’elle, mais refuse qu’on l’appelle « monsieur ».

Barbara voit son ami·e comme un papillon enfin sorti de son cocon et qui irait butiner le meilleur dans chacun des genres. Quand il n’était qu’un homme, personne ne lui avait encore dit qu’il était beau. Maintenant, on dit de lui qu’elle est belle et lumineuse. « C’est par l’image de la femme que Sébastien a pu revaloriser son ego », constate ­Barbara. Sur le plan sexuel, il est revenu à ses premiers amours, les femmes cisgenres. Mais débarrassée des injonctions liées au masculin, sa sexualité n’a plus rien à voir. Les préliminaires n’en sont plus et font partie intégrante de ses rapports. La pénétration n’est plus une obligation, l’éjaculation une fin en soi.

À l’avenir, Sébille n’exclut pas de continuer à faire évoluer son rapport au genre, sans jamais plus s’enfermer dans la masculinité pour autant. Il estime n’avoir jamais changé d’identité tout au long du processus. Ce qu’il revendique, c’est une « liberté d’être », hors de toute case prédéfinie, dans son corps et dans sa tête. 

* Voir en page poster le glossaire des termes liés au genre.
MANON PAULIC

 

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