Marie Curie, deux fois Prix Nobel, femme puissante ? Je dirais plutôt : femme souveraine. Avec elle, ni coup d’éclat ni coup de force. Une bûcheronne, pourrait-on dire, à condition qu’il existe des bûcheronnes romanesques. Jusqu’à sa mort, avec une ténacité exceptionnelle, elle a aspiré à travailler dans l’ombre et le silence, heureuse de ce silence et de cette ombre du moment qu’elle pouvait partager avec des êtres qu’elle aimait, et qui l’aimaient. Fin 1903, quand son mari et elle se voient décerner le Nobel de physique, l’hyper-célébrité la piège d’un jour à l’autre dans sa lumière cruelle. Timide, émotive, ultrasensible, d’une discrétion proche de l’agoraphobie, elle saisit le danger : « C’est le désastre de nos vies ! » dit-elle à Pierre Curie. Mais comment éviter la presse ? Sa force, alors, c’est de rester elle-même, simple et en retrait. Les journalistes attendent – ou espèrent – une « femme-cerveau », comme ils disent, asexuée, péremptoire. En somme un phénomène de foire. Marie, spontanément, sans calcul, les désarme. Ses fragilités se sont transformées en forces. Retenue mais d’une attention extrême à ces inconnus, belle sans savoir qu’elle est belle, à la fois absente et présente, elle les fascine immédiatement.

Pour la présence : échine droite, jambes fermement arrimées au sol, taille fine, poitrine opulente, lourd chignon blond cendré, front haut et limpide. Enfin ce regard gris qui voit tout, perce tout. Pour l’absence : l’aura qu’elle diffuse, venue d’un autre monde, on dirait – son monde. 

Au lieu d’aura, j’ai failli écrire « irradiation ». C’est le mot juste, finalement. Quand ils sortaient de son labo, ceux qui l’avaient rencontrée, quels qu’ils soient, se sentaient bizarrement différents. Du coup, dès cette époque, Marie Curie parut indissociable de sa prodigieuse découverte. Et l’impression perdure. Quatre-vingt-quatre ans après sa mort, sa figure est toujours là, incrustée dans nos imaginaires, émettant, comme la radioactivité, une énergie prométhéenne et d’une persistance redoutable. 

Avant de mourir, Marie confia à sa fille Ève qu’au plus beau de ses recherches, vers 1898-1900, elle aimait, la nuit venue, retourner à son labo plongé dans la pénombre, rien que pour contempler la fragile et douce lumière bleue qu’émettaient continûment ses éprouvettes de chlorure de radium. L’image peut s’appliquer à elle. Marie Curie, c’est la lueur obstinée de l’intelligence dans la nuit de l’ignorance où les hommes, si longtemps, cantonnèrent les femmes. 

Reste à savoir pourquoi, de nos jours, cette aura demeure intacte. Einstein donne la réponse : « J’ai souvent eu le sentiment que les liens de Marie Curie avec la vie étaient plus profonds et plus sérieux que les miens. » On ne peut mieux dire. Pour ses recherches, elle convoqua l’entier registre de ses ressources, l’intellect, le corps, le cœur – elle souhaitait plus que tout que le radium contribue à guérir le cancer et fut élue, non à l’Académie des sciences, qui ne voulut pas d’elle, mais à l’Académie de médecine. Elle se sentait un tout et elle mélangea tout. La science et le sentiment, l’amour physique et la passion de la physique, le goût du vélo, du patin à glace, de la marche, des enfants, de leur éducation, des maisons, de la Bretagne, des confitures, de la poésie, des jardins et des roses, des mazurkas, qu’elle dansait à merveille. Mais loin des regards, toujours, dans le seul cercle étroit de sa famille et de ses amis. Marie, c’est la vie qui va et une force qui va, incandescente, créative, parfois rieuse et malicieuse, bâtisseuse jusqu’à son dernier souffle. Donc rien à voir avec le mythe que continue de propager notre roman national, Marie Curie, « Notre-Dame du Radium », madone de la recherche fondamentale entièrement dédiée à la religion de l’atome, sombre veuve auto-immolée sur l’autel de la science, sainte laïque seule capable de coiffer au hit-parade du sacrifice la très chrétienne Jeanne d’Arc… Marie a vécu pleinement. Un mot le résume assez, celui qu’elle avait pour désigner le radium quand elle parlait à Pierre : « L’enfant de l’amour. » Cette découverte qu’elle avait faite avec lui, elle se la représentait à l’image de leurs deux filles : le prolongement visible de la passion amoureuse qui les avait unis, elle et lui.

Après la mort de son mari, quand elle entame une liaison passionnée avec le physicien Paul Langevin et rêve de refaire sa vie, elle propose à son amant le même objectif : « De beaux enfants de l’amour dans la plus belle acception de ce mot », écrit-elle. Et elle l’exalte tant, cette volonté de faire fusionner l’amour, la science, la famille et les heures qu’on arrache à la chiennerie du destin, qu’au moment où sa liaison, devenue publique, crée un scandale international, elle l’assume, dût-elle y laisser son second Nobel – de chimie, cette fois. Là encore, elle reste fidèle à elle-même : tenace, têtue, complètement irrationnelle et cependant, dès qu’elle parle électrons, quanta et théorie de la relativité, d’une logique implacable. Superwoman, Marie Curie ? Non, mieux. Super vivante. 

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