La philosophie des Lumières défendait l’idée que la souveraineté d’un peuple libre se heurte à une limite, celle de la vérité, sur laquelle elle ne saurait avoir de prise. David Hume écrit dans son essai Le Sceptique, publié en 1742 : « Même si le genre humain tout entier concluait de manière définitive que le Soleil se meut et que la Terre demeure en repos, en dépit de ces raisonnements, le Soleil ne bougerait pas d’un pouce de sa place et ces conclusions resteraient fausses et erronées à jamais. » (Traduction de Jean-Pierre Jackson, dans Essais moraux, politiques et littéraires, Alive, 1999.)

Ce que nous dit là le philosophe écossais, c’est en somme que la vérité scientifique ne saurait relever d’un vote. La crise que nous traversons a toutefois montré avec éclat que nous n’avons guère retenu cette leçon. Le 5 avril dernier, Le Parisien publiait les résultats d’un bien curieux sondage. La question posée était : D’après vous, tel médicament est-il efficace contre le Coronavirus ? Seulement 21 % des personnes interrogées ont répondu qu’elles ne savaient pas, alors même qu’aucune étude concluante ne permettait de trancher la question… Et 59 % ont répondu oui à la question. Ce type de sondage est certes révélateur quant à nos systèmes de croyances et notre façon de gérer la surabondance d’informations, mais il ne dit strictement rien de l’efficacité thérapeutique dudit traitement. Il ne fait qu’embrouiller les choses.

Il ne s’agit pas ici de restreindre notre liberté de croire ou de penser, simplement de faire observer qu’elle peut être contaminée par deux tendances qui s’amplifient en se combinant. La première consiste à considérer comme vrais les propos de ceux auxquels, à tort ou à raison, on accorde une certaine autorité, quoi qu’ils disent, en laissant en sommeil notre esprit critique. C’est ce qu’on appelle l’« ipsedixistime » : dès lors que le maître lui-même l’a dit, alors on ne discute pas. Dans une forme dégradée, ce travers nous pousse à croire qu’une chose est vraie pour l’unique raison qu’on a entendu quelqu’un la proférer. La seconde tendance est, elle aussi, – j’en suis désolé – désignée par un mot pédant : l’« ultracrépidarianisme » : le fait de parler avec une grande assurance de ce que l’on ne connaît pas.

Le droit de poser des questions, d’enquêter, d’interpeller les chercheurs et les gouvernants, d’émettre des avis tous azimuts est bien sûr un droit absolu. Mais avoir un avis n’équivaut pas à connaître la justesse ou la fausseté d’un énoncé scientifique, de sorte que Twitter ne devrait pas pouvoir concurrencer Nature. Au demeurant, cette indépendance de la vérité scientifique n’enlève rien à la liberté individuelle. Elle la protège, au contraire, du moins en démocratie. Car lorsque le pouvoir ment, trompe ou se trompe, l’individu peut toujours se réclamer contre lui de cette vérité.

Il y a toutefois un argument crucial que la phrase de Hume laisse dans l’ombre : les « vérités de science » ne sont pas des vérités absolues, mais les bonnes réponses à des questions bien posées. Elles sont donc vivantes et peuvent présenter un visage changeant au fil du temps. Par exemple, on peut considérer qu’il est devenu faux (dans une certaine mesure) de dire que la Terre tourne autour du Soleil, car cette formulation laisse entendre que le Soleil occuperait une sorte de « centre », ou constituerait un référentiel au statut particulier, différent des autres. Or, la théorie de la relativité générale d’Einstein est venue formaliser le fait que tous les référentiels sont strictement équivalents…

Signe que même lorsque l’on énonce une supposée « vérité de science », il faut être précis et prudent dans la façon de la formuler. 

 

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