Ce qui me semble caractériser la crise actuelle, c’est l’antagonisme entre l’action de la police et les attentes croissantes des sociétés occidentales en matière de droits et de libertés, ce que les sociologues appellent la « révolution des droits ». Ce phénomène est visible avec #MeToo ou dans la dénonciation des abus sexuels dans l’Église. D’une manière générale, les anciennes autorités sont remises en cause dans leur domination, leurs prérogatives et leurs violences. Cela s’applique aussi à la police. Ce mouvement des droits s’approfondit et percute une police figée dans son approche de la situation depuis des décennies. Une police sans contrôle suffisant, qui ne se réforme pas, et dont la formation est réduite à la portion congrue par rapport aux autres polices européennes, une police où l’on n’apprend pas aux futurs agents à réfléchir à l’éthique de leurs actions.

Panoplie d’armes inégalée

La justification de la répression s’appuie sur l’idée que la société serait de plus en plus violente. Nous avons la preuve du contraire avec les études de l’Allemand Norbert Elias, du Canadien Steven Pinker ou du Britannique Manuel Eisner : sur le long terme, les mœurs s’adoucissent, la violence est sans cesse plus maîtrisée – évidemment pas linéairement, pas d’une année sur l’autre. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait plus de nœuds de confrontation, mais la tendance à la pacification des sociétés occidentales n’est pas interrompue par les tensions actuelles. Il est très important de le rappeler, parce que le discours de certains syndicats policiers, devenus très conservateurs, est construit sur une idée centrale : comme la société est très violente et s’ensauvage, il faut que la police, assiégée, soit protégée physiquement et armée. Au fond, c’est la victoire des thèses du Front national.

La police française dispose au quotidien d’une panoplie d’armes inégalée en Europe de l’Ouest : des gaz lacrymogènes – dont des recherches récentes nous apprennent que leurs effets sur la santé ne sont pas anodins – jusqu’aux LBD qui ont remplacé les Flash-Ball avec une vitesse de projection doublée (330 km/h) et un diamètre correspondant précisément à l’orbite d’un œil. Entre 2018 et 2019, vingt-deux à vingt-cinq personnes ont perdu un œil. Et cinq ont perdu un pied ou une main. Ces armes ont été utilisées ces dernières années dans des volumes énormes avec une multiplication par six entre 2014 et 2018 par exemple. Les confrontations avec les Gilets jaunes ont constitué l’acmé de cette tendance à un emploi croissant de ces armes réputées « moins mortelles », mais son origine remonte aux années 2000, voire avant.

L’échec de la police de service

Face à cette police d’ordre, la police de proximité a été une tentative de rupture pour développer une police de service. En 1982, à la faveur de l’élection de François Mitterrand, le rapport du député Jean-Michel Belorgey recommandait l’instauration d’un nouveau type de relations entre la police et la population, proposant même que la première rende des comptes aux Français, ceux qui finalement, par leurs impôts, financent ce service. La proposition a été jugée si choquante que le ministre de l’Intérieur socialiste d’alors, Gaston Defferre, a enterré le rapport, lequel n’a pu être publié que dix ans plus tard. C’est ce document qui a servi de fondement à la mise en place de la police de proximité entre 1997 et 2002, sous Lionel Jospin – expérience ensuite brutalement interrompue par Nicolas Sarkozy, nouveau ministre de l’Intérieur, au prétexte que la prévention et le tissage de liens puissants avec la population, ce n’était pas de la police.

Depuis 2002, la police est redevenue une police du chiffre qui procède à beaucoup d’interpellations et de gardes à vue. C’est une perspective tellement aberrante que l’Assemblée nationale s’est vue obligée de modifier la législation afin de retirer les gardes à vue des indicateurs qui mesurent la performance des forces de police. Sous François Fillon, leur nombre avait tellement augmenté que le système judiciaire était en situation d’embolie. C’est pourtant cette voie de confrontation qui est défendue par Gérald Darmanin, à contre-courant des choix faits par nos voisins anglais, allemand ou par les pays nordiques. En Grande-Bretagne, les émeutes des années 1980 ou de 2011 n’ont pas conduit les autorités à armer massivement les policiers. Berlin a été confronté, pendant plusieurs années à partir de 1987, au « 1er Mai révolutionnaire », avec des émeutes qui s’apparentaient à ce que nous vivons chaque 31 décembre. Les autorités de la ville-État ont adopté une stratégie de désescalade qui a permis de contenir et de réduire considérablement les affrontements.

Interventions hors contrôle

Les dérapages récents, comme le tabassage du producteur de musique Michel Zecler, révèlent une grande désorganisation et une perte de contrôle inquiétante. Dans l’agression de Théo, les agents étaient dans l’illégalité, opérant à la façon de la BAC (brigade anticriminalité) sans y avoir été habilités et sans avoir rempli aucun formulaire d’utilisation de leurs armes. Cette question est cruciale, la codification et le respect des règles qui entourent leur action, c’est ce qui fait la différence entre la police en démocratie et dans les régimes autoritaires. Dans plusieurs affaires, on constate que des policiers ont modifié leurs PV d’intervention. Souvent, ils ne portent pas ou n’affichent pas de manière suffisamment visible leur numéro d’identification RIO.

L’encadrement local ne demande pas de comptes aux agents quant à l’exercice des actes les plus générateurs de troubles, à savoir les contrôles d’identité. Et la haute hiérarchie ne souhaite même pas en connaître le nombre puisqu’en France, ils ne sont pas recensés. En réalité, la direction générale de la police nationale n’a aucune idée de ce que font ses troupes. Il n’y a aucun mécanisme de comptage systématique et aucun débriefing avec les patrouilles pour savoir qui on a contrôlé et pourquoi. Le Parlement devrait s’en émouvoir. Quand on voit que c’est un contrôle d’identité qui a déclenché les émeutes de 2005 ou l’affaire Théo, on pourrait imaginer que le ministère de l’Intérieur fasse preuve d’un sens de la responsabilité plus aigu. Et l’IGPN n’a jamais fait de recommandations par rapport à la définition de la qualité du service rendu et à l’évaluation des agents, ce serait son rôle après tout. Cette somme de dysfonctionnements organisationnels peut expliquer les déviances policières actuelles. Ce ne sont pas des cas isolés.

Dès 2011, j’avais mené avec mon collègue Dietrich Oberwittler une enquête sur 22 000 adolescents à Lyon, à Grenoble, à Cologne et à Mannheim, 10 % des répondants français affirmaient que, lors de leur dernier contact, la police s’était montrée violente envers eux, contre 4,5 % en Allemagne. Et quand on se concentrait sur les minorités ethniques, cet écart montait à 33,6 % en France contre 9,2 % en Allemagne.

Discrimination ethnique endémique

À propos de l’existence de propos racistes dans la police, nous disposons d’un corpus scientifique et officiel (Défenseur des droits, Agence européenne pour les droits fondamentaux, enquête « Trajectoires et origines » de l’Ined) sur les dix dernières années. D’après ces travaux, on peut affirmer que la discrimination ethnique est devenue endémique, pas systématique, mais présente partout sur le territoire. Ces traitements défavorables concernent d’abord les surcontrôles des minorités, sans lien avec la commission d’un délit ou d’un comportement spécial. Ces discriminations s’appliquent dès le plus jeune âge, pour des collégiens de 11 ans, avec des écarts de traitement de 40 à 50 % pour les jeunes des minorités par rapport à ceux de la majorité. Cela installe sur le temps long une perception durablement négative de la police et de sa légitimité. Il faut se souvenir que la Marche des Beurs en 1985 dénonçait déjà les contrôles au faciès et les violences policières. J’ai étudié cette récurrence du côté de Grenoble où l’on trouve des phénomènes similaires à ceux étudiés dans les ghettos noirs américains : une transmission d’une relation hostile d’une génération à la suivante, avec des jeunes qui détestent la police avant même d’avoir eu la moindre relation directe avec elle.

La surenchère syndicale

On dit que la police de sécurité publique assure la sécurité du pays, un terme sans signification précise. En fait, la police fait ce qu’on lui dit de faire, c’est une organisation qui se tient prête à utiliser la contrainte dans les situations où le pouvoir politique l’exige. On l’envoie sur les lignes de faille qui agitent la société, la contestation environnementale (le barrage de Sivens), les manifestations contre la loi Travail ou la réforme des retraites, la gestion des minorités ethniques ou des zones de pauvreté. On la rend visible pour rassurer les populations en cas d’attaques terroristes et même, désormais, pour contrôler les attestations et le port du masque pendant la pandémie. On l’utilise pour tout, sans savoir précisément ce qu’elle produit.

La police est une administration très militarisée, qui obéit aux ordres. Pour le gouvernement, c’est extrêmement précieux, tellement qu’il est prêt, en retour, à ignorer les déficiences, les violences et les discriminations. De leur côté, les syndicats policiers exploitent cette faiblesse des gouvernants en réclamant de plus en plus de protections, c’est l’une des raisons de l’imbroglio autour de l’article 24. Il faut rappeler que les syndicats sont engagés dans une surenchère électorale depuis que la loi de transformation de la fonction publique les a privés de leur pouvoir de cogestion dans les commissions paritaires d’avancement des carrières.

La priorité, c’est, avant même les questions de contrôle et de formation, d’avoir une vision politique de ce que doit être la police : est-ce qu’on veut des chiens de guerre lancés dans la foule ou bien une police qui mérite le respect ? Dans ce domaine, on a à apprendre de nos voisins. L’idée de la répression ne me gêne pas si elle s’attaque au trafic d’armes ou de drogue. Mais s’il s’agit de contrôler des gens qui ont deux grammes de cannabis, c’est un gaspillage d’argent public en même temps qu’une démoralisation des policiers qui savent que cela ne sert à rien. Au-delà des abus de pouvoir, ce qui pose problème, c’est le mésusage de ces pouvoirs, par exemple quand on procède en France à des millions de contrôles d’identité chaque année, alors qu’on sait que 98 % de ces contrôles ne servent à rien. Imaginez une entreprise au sein de laquelle 98 % des gestes professionnels effectués par les employés le seraient en pure perte !

 

Conversation avec PATRICE TRAPIER

 

 

 

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