Le débat actuel sur les libertés publiques est le débat politique par excellence, parce qu’il renvoie à l’héritage de la Révolution française comme à l’âge d’or des lois fondatrices de la IIIe République. Ce débat connaît une intensification à un moment où, depuis deux décennies, le nombre des démocraties se réduit, alors qu’il avait été multiplié par quatre dans la seconde moitié du XXe siècle.

Nous vivons à l’ère de l’inquiétude pour la démocratie et du danger pour les droits civils et politiques. L’inquiétude pour la démocratie repose sur des facteurs externes (montée en puissance des régimes despotiques, emprise de multinationales se comportant comme des « tyrannies privées ») et des facteurs internes (crise de la représentation, dépérissement de la confiance, fragilisation de la concorde civile, démagogie).

Le danger pour les droits individuels survient alors que le contre-modèle de Pékin démontre sa capacité de contrôle de la population chinoise (et peut-être demain du reste du monde). Dans les démocraties, le développement des moyens de surveillance, comme l’amplification de l’arsenal législatif face au terrorisme et aux nouveaux phénomènes sur les réseaux sociaux (comme l’article 24), fait craindre une extension du domaine de la coercition.

Pour défendre concrètement les libertés publiques (qui renvoient à l’individu) et les modèles démocratiques (les systèmes collectifs qui protègent les individus), il convient d’avoir une vue claire de la situation générale. La lucidité suppose d’éviter les comparaisons abusives et les fausses symétries qui altèrent l’analyse et déforment les conclusions à tirer. Se prémunir contre la naïveté et contre les outrances, voilà l’enjeu.

La France est-elle désormais sous la férule d’un régime autoritaire ou d’un « totalitarisme doux » ? C’est l’avis des intellectuels les plus inquiets, comme de militants qui ont un agenda politique, même quand ils sont eux-mêmes les défenseurs de régimes franchement autoritaires. Pendant ce temps, une partie de la presse anglo-saxonne tend à dépeindre notre pays comme une société liberticide où la laïcité servirait à justifier tous les excès de pouvoir.

Qu’est-ce qu’un régime autoritaire ? Selon la définition (tautologique) du Larousse, l’expression « se dit de tout régime politique où l’exécutif est investi d’une très grande autorité, d’un pouvoir absolu, dictatorial ». L’autoritarisme ne supporte pas la contradiction, pas même le débat. Il soumet la société. Il intime l’obéissance et suscite l’apathie par la crainte qu’il inspire. Il broie les âmes sous une menace permanente.

En France, l’exécutif est investi d’un pouvoir important, notamment si on le compare à celui du Parlement. L’on ne peut pas dire que l’Assemblée nationale et le Sénat aient beaucoup débattu avant que ne soient prises des décisions draconiennes pour répondre à l’épidémie de Covid-19. Mais, dans une période de « crise du pouvoir », il n’est facile pour aucun gouvernement de gouverner. Infliger des coups de matraque, c’est plus facile (on y reviendra).

La liberté dont jouissent (heureusement) ceux qui en France parlent de régime autoritaire démontre le caractère souvent excessif de leurs accusations. S’ils regardaient ailleurs, ils trouveraient peut-être un autre mot. En Turquie, leur média aurait été interdit et leurs biens saisis ; en Algérie, ils seraient incarcérés ; en Russie, ils auraient subi un passage à tabac ; et aux Philippines, ils auraient peut-être été assassinés. Dans beaucoup de pays réellement autoritaires, où le pluralisme est éteint, ils ne trouveraient aucun média indépendant dans lequel travailler.

Il ne faut surtout pas nier ou minimiser les atteintes aux libertés en France. Il convient de les dénoncer systématiquement et fermement, mais sans disproportion ni posture excessive. Dans une société empreinte de négativité, on paraît évidemment plus lucide si l’on est plus extrême. Dans un débat polarisé, la recherche de la mesure et l’esprit de proposition passent trop souvent pour de la candeur, alors même que l’extrémisme de la pensée réduit l’efficacité et la pertinence de l’action.

Venons-en à la liberté qui permet de vérifier l’existence de toutes les autres, la liberté de la presse. Sur 180 pays, la France figure à la 34e place du classement mondial de la presse que publie Reporters sans frontières (RSF), et cela n’est pas fameux, et d’ailleurs cela n’est pas nouveau non plus. Les raisons de ce classement modeste de la France sont diverses et préoccupantes : interférences capitalistiques, insuffisances du cadre légal, climat politique parfois hostile (dans les meetings ou certaines manifestations).

Depuis cinq ans, les violences policières contre les journalistes comme contre les manifestants ne sont pas des incidents sporadiques, mais des pratiques, et elles sont indignes. De l’évacuation de la jungle de Calais aux manifestations contre la proposition de loi sur la sécurité globale, en passant par le mouvement Nuit debout et la loi Travail, des journalistes ont été empêchés de travailler ; à des centaines de reprises, des journalistes ont subi des saisies de matériel, de tirs de LBD et de grenades de désencerclement.

Les violences contre les policiers, quand ce ne sont pas des tentatives de lynchage, ne sont pas admissibles, mais il n’est pas tolérable que des policiers mettent en garde à vue pendant douze heures un journaliste de France 3 qui filmait une dispersion de manifestation, pas plus qu’il n’est acceptable que des journalistes soient attaqués sans raison lors de l’évacuation brutale d’un camp de migrants. C’est la raison pour laquelle nous avons déposé plainte contre X et contre le préfet de police Didier Lallement le samedi 28 novembre.

La vérité oblige à dire qu’à l’inverse la République défend souvent les libertés face à la société elle-même, et parfois même face à ceux qui crient aux atteintes aux libertés. C’est la justice qui établit aujourd’hui les responsabilités et garantit notre droit, grâce à une jurisprudence respectueuse des droits civils et politiques. Voyons l’exemple de la liberté de critiquer les systèmes de pensée, que certains réduisent parfois (à tort) au droit au blasphème.

Lorsque, après la décapitation du professeur Samuel Paty, les institutions ont défendu le modèle français, il ne s’est pas trouvé grand monde à l’étranger pour prendre la défense de celui-ci. Son discours a suscité une réprobation dans de nombreux pays, parfois même des violences, alors que, sur cette question, la France respecte le droit international et, d’une certaine manière, montre l’exemple.

Le mouvement de vigilance citoyenne qui a émergé au cours des dernières semaines, malgré un contexte sanitaire inédit, est l’occasion de reprendre l’initiative face aux tentatives de contrôle de l’information, d’où qu’elles émanent : face à la police qui voudrait contrôler les contenus éditoriaux quand elle ouvre ses portes à des caméras de télévision ; face aux ministres qui transforment les interviews au prétexte de les relire ; face au législateur quand certains parlementaires ont des velléités liberticides ; face aux hommes d’affaires qui font de leurs médias des outils d’influence.

La vérité oblige à dire que le risque principal pour nos libertés est le « capitalisme de surveillance », ce capitalisme technologique de destruction démocratique qui impose sa logique marchande à notre espace public. Tandis que les prédateurs de la liberté de la presse tuent les journalistes, les plateformes numériques et les réseaux sociaux tuent le journalisme. C’est le risque le plus grand pour le droit à l’information, et, en fin de compte, pour notre liberté d’opinion et d’expression. Ne passons pas à côté de ce combat. 

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