Vladimir Poutine vient de s’offrir une réélection triomphale en Russie, Xi Jinping s’impose en Chine comme président à vie. Ce ne sont que deux exemples parmi d’autres. Que vous inspirent-ils ?

Il est important de mesurer que nous assistons à une offensive intellectuelle très puissante contre la démocratie. Cette offensive n’est pas circonscrite. Elle se déploie dans les plus grands ou les plus peuplés des pays du globe. Sur des modes variés, on vous explique dans ces pays que le modèle démocratique occidental est défaillant et que les démocraties sont fatiguées d’elles-mêmes.

Peut-on parler de « démocratures » à propos de ces présidences ?

Ce mot-valise est l’une des dénominations possibles. En Russie, les hommes du régime en place partagent vraiment l’idée que le modèle démocratique à l’occidentale est obsolète. Selon eux, la démocratie doit être dépassée ou renouvelée et Poutine incarne l’homme russe dans ce qu’il a de différent de l’homme occidental. Il exerce la verticale du pouvoir adaptée à un grand pays et prétend avoir un franc-parler qui s’oppose au politiquement correct supposé des chefs de gouvernement démocrates.

Ivan Iline (1883-1954), un philosophe hégélien régulièrement cité par Poutine, insiste beaucoup sur la nécessaire union organique entre un leader et son peuple, le besoin d’une incarnation. C’est le penseur de l’actuel régime russe. Il convoque une forme de « dictature démocratique » dans laquelle la « démocratie de la quantité » est écartée au profit d’une « démocratie de la qualité ». Dans cette configuration, l’élection n’est plus l’alpha et l’oméga de la vie politique. Il suffit que les principes de la démocratie se manifestent dans la figure d’un chef charismatique.

Diriez-vous la même chose concernant la Chine ?

La situation est très différente. Chaque pays invente aujourd’hui un modèle d’alternative à la démocratie. En Chine, l’idée démocratique n’est ni centrale ni un repère. Un philosophe contemporain d’origine canadienne, Daniel A. Bell, qui vit en Chine depuis une quinzaine d’années, explique que le système « un homme, une voix » n’est pas le bon pour diriger un grand pays. Il ne récuse pas la démocratie mais plaide en faveur du « gouvernement des meilleurs ». C’est le cœur de la pensée néo-confucéenne, fondée sur la sélection des meilleurs, et non leur élection par le peuple.

Ces régimes sont-ils nouveaux et, si oui, pourquoi émergent-ils aujourd’hui ?

Ils sont nouveaux dans le sens où ils prétendent succéder à la grande vague démocratique née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ces régimes autoritaires, souvent identitaires, veulent incarner un basculement de l’histoire contemporaine. D’après eux, l’élection n’est plus la pièce indispensable dans la mesure où un guide incarne la nation. C’est du reste le discours étrange qu’a tenu Nicolas Sarkozy lors d’une récente conférence à Abu Dhabi en expliquant que les démocraties n’émergent qu’avec de grands leaders mais que, en même temps, la démocratie détruit les leaders. Les démocraties seraient soumises à un processus d’autodestruction. Xi Jinping, Poutine et Erdogan montreraient donc le chemin en sortant du modèle trop lâche, trop tolérant, trop axé sur la primauté du droit que nous connaissons. Ils nous inviteraient à considérer lucidement la fatigue de nos démocraties et à en sortir. 

Il y a un autre point très important. Depuis une vingtaine d’années, nous vivons dans un régime d’accélération du temps social comme l’a bien montré le sociologue allemand Hartmut Rosa. Cela passe entre autres par la mondialisation, Internet et les nouvelles structures du capitalisme qui provoquent des angoisses que les « démocratures » instrumentalisent. Le rêve de Poutine est d’installer un cheval de Troie au sein de nos démocraties, à travers quelques-uns de leurs propres citoyens favorables au populisme. Dans ce contexte, un leader peut apparaître comme un facteur de stabilité dans un monde qui va, pour beaucoup, trop vite. C’est bien sûr illusoire…

Vous avez cité les atouts de ces présidences à vie : la stabilité, une incarnation, la sécurité, des repères. Quels sont les défauts, les pertes les plus graves ?

En priorité, les droits du citoyen. Le règne de l’arbitraire est réel avec son cortège de violence politique, de censure. En Chine, la chasse aux dissidents n’a jamais été aussi féroce depuis que Xi Jinping est au pouvoir. La pression sur toute liberté d’expression est terrible. L’autre souci, c’est la corruption, comme en Russie, ou la lutte contre la corruption, qui devient en Chine un régime de purge permanente. Des purges qui pourraient finir par mettre en péril l’appareil d’État lui-même. C’est une logique qui peut gravement déstabiliser un pays, qui porte en elle des risques d’injustice et qui, surtout, ne permet pas de lutter véritablement contre la corruption. Cela permet en revanche au chef de l’État de ne pas subir les foudres du peuple, donc de rester au pouvoir…

Cette traque des dissidents et ces purges de cadres peuvent-elles conduire à l’effondrement de ces systèmes autoritaires ?

La question peut se poser en Chine. En Russie, une partie de la jeunesse ou des entrepreneurs quitte le pays. Sans compter l’évasion fiscale ! Depuis les années 1990, une élite fortunée s’est constituée et elle envoie ses enfants étudier à l’étranger. Le problème russe, c’est celui d’une dévitalisation du corps social en raison du découragement ambiant, d’une dévitalisation économique. La lassitude à l’égard d’un président qui va rester au pouvoir vingt-quatre ans. 

Pourquoi bon nombre de ces régimes ont-ils encore besoin de la validation de leur système par le suffrage universel ? Et que reste-t-il de démocratique en leur sein ?

Pour prétendre incarner une alternative aux systèmes démocratiques, ces régimes ont besoin de cette onction. Surtout, ne pas passer pour une dictature. Ils veulent montrer aux pays occidentaux qu’ils sont un modèle attrayant, qu’un jour nous pourrions nous laisser tenter, nous aussi, par… une « démocratie de la qualité ». Il s’agit aussi pour la Russie de tenter d’échapper aux sanctions internationales !

En Russie, lors des dernières élections russes, il y a eu un petit peu de fraude, mais en fin de compte une majorité de personnes a soutenu Poutine. Certes, les électeurs ont peu de choix, la propagande télévisuelle est intense, mais le ressort principal, c’est d’abord la fierté nationale. Via les médias, les autorités russes ont réussi à créer un syndrome de la revanche : les électeurs de Poutine sont persuadés que l’Union soviétique ne s’est pas effondrée en raison de problèmes internes mais sous une pression occidentale déterminée. 

Après des années d’humiliation, la Russie veut prendre aujourd’hui sa revanche. Idem en Chine où Xi Jinping rappelle le temps de la domination occidentale pour mieux appeler à la revanche. Idem en Turquie. En Occident, ce discours trouve preneur chez une frange antiaméricaine, conservatrice, de la population, qui se reconnaît dans ces exemples russe, chinois, turc ou indien.

Vous incluriez l’Inde dans ce spectre ? On dit pourtant que c’est la plus grande démocratie du monde…

Par son parcours et l’idéologie de son parti, le Premier ministre Narendra Modi incarne une forme de politique identitaire qui se rapproche du nationalisme de Poutine et de Xi Jinping. Il insiste beaucoup sur la fierté hindoue du pays, au risque de tensions religieuses énormes avec les musulmans, et il incarne donc une forme d’identitarisme politique qui est une des caractéristiques de ces régimes. Là encore, on joue un contre-modèle par rapport à l’Occident qui aurait oublié ses racines chrétiennes et son histoire, qui serait zombifié par la consommation et le divertissement. Dans ces pays-là, le rapport au passé est ramené au premier plan, qu’on soit indien, chinois ou russe. Il y a cette volonté de construire des politiques identitaires contre une prétendue amnésie de l’Occident.

Dans cet Occident fatigué, d’autres pays pourraient-ils être tentés de s’engager dans cette voie ?

Je ne crois pas que nous soyons fatigués. Le sacrifice du colonel Arnaud Beltrame vient de nous montrer, au contraire, que « l’homme occidental » était encore prêt à risquer sa vie au nom d’une cause, d’être dans « le moment éthique de la guerre », pour revenir à Hegel. Cela étant dit, la blague de Trump, qui félicitait Xi Jinping d’être devenu président à vie en ajoutant : « On devrait tenter le coup un de ces jours », exprime sa pensée profonde ! À sa manière, Emmanuel Macron cherche à répondre par son attitude et par son grand récit sur l’héroïsme à ceux qui sont séduits par cela. C’est très raisonné. C’est une manière d’expliquer à ceux qui sont tentés par les hommes forts : regardez, on peut être démocrate et un grand leader à la fois. Sa méthode est de rester ferme sur les principes démocratiques, mais aussi de réenchanter la politique avec une réaffirmation de la figure du chef, du héros, du leader. Réussira-t-il ? Je ne le sais pas. Mais il est évident qu’il ne veut pas se laisser écraser par la propagande des fausses démocraties qui prétendent que les dirigeants européens sont tous des pantins et des faibles.

Vladimir Poutine, Xi Jinping ou Recep Tayyip Erdogan ont-ils vraiment le fantasme de devenir présidents à vie ?

Le changement de ligne de Xi Jinping nous renvoie en tout cas à un temps maoïste. C’est un bouleversement extraordinaire dont on n’a pas encore perçu les conséquences. Pour Poutine, il n’est pas impossible qu’il envisage de s’attribuer un nouveau rôle de leader national après 2024. Leur fantasme commun, je crois, est de marquer l’histoire d’aujourd’hui : ils ont perçu une forme de doute démocratique en Occident, ils pensent que la page des années 1990 et de la « fin de l’histoire » est tournée, et ils veulent jouer leur va-tout pour entraîner un basculement du monde vers des post-démocraties. Ils pensent que la durée de leur mandat est non seulement un moyen mais un signe de leur victoire. Ils veulent incarner une nouvelle page de l’histoire mondiale. 

 

Propos recueillis par JULIEN BISSON et LAURENT GREILSAMER

 

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