Vous avez été magistrat durant plus de quarante ans. Qu’est-ce qui, pour vous, a le plus changé dans l’institution judiciaire durant toute cette période ? Et qu’est-ce qui n’a vraiment pas changé ?

Ce qui a le plus changé, c’est qu’aujourd’hui on n’étouffe plus les affaires, parce que les parquets se sont émancipés. C’est une révolution dont on ne mesure pas assez l’importance. On a complètement changé de monde, je peux en témoigner. Ce qui a le moins changé, c’est la hiérarchie, la verticalité. C’est vrai au parquet : quand vous êtes substitut, vous avez un procureur, vous agissez en son nom, et il peut corriger votre copie, vous dire non. Quand vous êtes au siège, vous avez un président qui vous note et ses notations influent sur votre carrière… Il existe un vrai pouvoir hiérarchique qui n’a pas changé et un vrai corporatisme.

Vous avez des mots très durs sur le corporatisme des magistrats. Qu’est-ce qui justifie cette sévérité ?

Je raconte au début de mon livre un épisode qui m’a marqué. Quand j’annonce à mon père, grand commis de l’État qui a été résistant et blessé à la guerre, que je veux être juge, il a des mots terribles sur les magistrats. Ceux qui ont condamné les résistants durant l’Occupation, me dit-il, sont ceux qui ont condamné les collabos à la Libération. Il ajoute : « Ce sont des lâches. » Venant de mon père, pour moi la statue du Commandeur, cela signifie : Tu veux être juge, c’est ton choix, mais réfléchis bien où tu vas. J’ai toujours gardé en mémoire ce qu’il m’a dit, cette image d’un corps pas très courageux.

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