Les pays nordiques – soit la Finlande, la Suède, la Norvège, le Danemark et l’Islande – figurent quasiment toujours en tête de gondole des classements mondiaux sur le bonheur. Pourtant, ces mêmes pays connaissent tous de forts taux de dépression. D’où vient ce paradoxe apparent ? Pour le comprendre, il faut d’abord souligner que ces taux supposément élevés ne sont que rarement au-dessus de la moyenne européenne, autour de 7-8 % de la population, ce qui est comparable à des pays comme la France, la Croatie ou la Lettonie et bien en dessous de la Grèce ou du Portugal, qui atteignent parfois 12 %. Ensuite, le bonheur affiché dans ces classements, fondés sur des indicateurs socioéconomiques, est avant tout le reflet d’une qualité de vie très élevée dans ces pays où un État-providence fort garantit un large accès à l’éducation et à la santé. Enfin, comme la dépression est une pathologie aux multiples facettes, éminemment subjective et souvent sous-déclarée, il est très difficile de l’utiliser comme une donnée précise dans des études statistiques, qui plus est dans des études comparatives sur plusieurs pays.

Pour autant, il est possible d’étudier certains éléments qui pourraient expliquer ce paradoxe annoncé. Le plus évident tiendrait à la durée d’ensoleillement quotidien plus faible que dans le reste de l’Europe, souvent désignée comme un facteur aggravant de la santé mentale dans les pays nordiques, surtout en Islande. Mais son impact sur le taux de dépression n’est pas prouvé. Bien que le manque de lumière naturelle soit hypothétiquement un amplificateur de détresse psychologique, il faut aussi comprendre que, puisque l’ensemble de la société dans ces pays est concerné, elle est collectivement adaptée à ses effets.

Les sociétés occidentales sont surtout frappées par une obsession du bonheur

Il semblerait, en revanche, que la situation socioéconomique et la santé mentale y soient fortement corrélées, particulièrement en Finlande. Les personnes les plus mal loties sur le plan financier le sont aussi sur le plan psychologique, et ce lien semble y être plus fort que dans les autres pays européens. Par exemple, le système de soins finlandais, via sa médecine du travail, garantit un excellent accès à un suivi psychologique, mais cela exclut de fait une partie importante de la population, qui s’en trouve alors durement lésée. Par ailleurs, certains particularismes culturels, que l’on ne peut cependant pas généraliser à toute la population finlandaise ni aux autres pays nordiques, peuvent aussi expliquer la proportion relativement élevée de dépressions. Si l’on grossit quelque peu le trait, on peut dire que les Finlandais sont globalement peu enclins à demander de l’aide lorsqu’ils en ont besoin et qu’ils ont tendance à éviter toute conversation difficile et toute confrontation avec leurs émotions.

En réalité, les sociétés occidentales sont surtout frappées par une obsession du bonheur, étroitement liée à un modèle capitaliste qui cherche perpétuellement à vendre des produits pour résoudre chaque problème. Cela nous amène à être anxieux à l’idée de ne pas être heureux tout le temps. C’est d’ailleurs peut-être ce décalage qui crée l’impression d’un tel « paradoxe nordique » : comment supporter de se sentir mal dans un pays qui offre la meilleure des qualités de vie ? Pourtant, toutes les émotions sont importantes, chacune est une boussole qu’il nous faut apprendre à écouter. D’un point de vue psychologique, accepter les émotions lorsqu’elles se présentent est l’un des principaux marqueurs de santé et de flexibilité. Une manière plus saine d’appréhender les émotions serait de les voir avec le même esprit que l’on regarde la météo : la pluie, comme le soleil, finit toujours par passer. 

Conversation avec FLORIAN MATTERN

 

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