Les étoiles ne brillent plus la nuit, dans le ciel des villes. Ou plutôt elles brillent, oui, mais on ne les voit plus. La pollution lumineuse nous en empêche. Sous un ciel orange, donc, un soir de 31 décembre, un ami et moi discutons.

« Ça ne me parle pas », répète ce dernier alors que je lui demande s’il compte prendre des résolutions pour l’année à venir. C’est le quatrième verre de vin du soir, et la cinquième fois qu’il emploie cette formule – ça ne lui parle pas. De manière générale, je crois, rien ni personne ne lui parle ces temps-ci. Il est trop occupé pour n’être pas indifférent. Les actualités politiques l’ennuient, la vie culturelle le lasse, vivre le fatigue. Se lever le matin ne lui dit plus grand-chose. Il le fait, bien sûr, mais c’est un problème de narration : ça ne lui raconte rien. Et le regardant soupirer, je crois voir l’apathie qui domine la France de cette fin d’année 2021.

Comment faire, à la lisière du Nouvel An, pour que les choses se remettent à nous parler ?

 

Hartmut Rosa, philosophe allemand et théoricien de l’accélération de nos vies, évoque la récurrence des expressions qui disent notre fatigue cognitive : « ça ne me parle pas, ne me dit rien ». La dépression ou le burn-out, écrit-il, c’est précisément cela : quand les choses ne nous parlent plus, quand nos relations avec le monde autour sont morcelées, voire rompues, que « dehors tout est mort, gris, froid et vide et en moi aussi tout est muet et sourd ». Quand le monde et nous sommes désaccordés.

Avez-vous déjà joué sur un piano désaccordé ? Cela ne fait pas de la musique mais du bruit. Du bruit comme celui des rues en travaux, du métro bondé et des informations en continu. Du bruit, bande-son de nos vies. On le sait : sous l’effet d’une contrainte d’accélération permanente et dans tous les domaines, notre relation au monde est devenue pathologique. Crises écologiques, démocratiques, individuelles – nous sommes assaillis d’une pollution permanente. Tout pullule, urge, et la nuit le ciel est mat.

 

Le soir du réveillon, après avoir quitté cet ami las, je suis rentrée chez moi à pied. Et alors que je marchais, un mur m’a soudain parlé. « Notice what you notice », disait-il. C’était écrit au marqueur sous un pont. Une citation du poète Allen Ginsberg dans Cosmopolitan Greetings, m’apprendrait Google le lendemain. Remarque ce que tu remarques, disait la phrase dans la nuit, travaille ce qui te travaille, parle à ce qui te parle. Cette phrase m’a fait l’effet d’une clef trouvée par terre. Une clef dorée, brillante, pareille à celle des contes ou des jeux vidéo, de ces amulettes qui permettent au héros de rester vivant.

Notice what you notice. Écoute, en toi, les choses vibrer. Laisse les idées revenir, se transformer, durer et s’intensifier. Comme un chercheur d’or sans métal, comme un amoureux sans objet, traque les signes et laisse les coïncidences l’emporter. Jette les to-do lists, coupe le GPS et pour un temps cesse de compter. Laisse plutôt les choses résonner.

Les débuts d’année sont propices aux résonances.

Même, et surtout, quand on croit ne plus rien contrôler. Quand, un 31 décembre dans la nuit, on marche au milieu d’un monde qui nous échappe. Même quand on est en mode par défaut, du nom de ce réseau qui, en neurosciences, est constitué des régions cérébrales activées lorsqu’on ne fait rien – de ces régions qui s’éclairent quand le cerveau travaille sans programme.

 

« Un monde qui serait compris par avance, complètement connu, planifié et dominé, serait un monde mort », écrit Hartmut Rosa – alors, me dis-je en marchant cette nuit-là, ne soyons pas effrayés par ce que nous ne maîtrisons plus, ne croyons pas avoir compris ce que nous n’avons pas encore vécu. Le monde, quoi qu’on en dise, n’a pas fini de nous parler.

Et en 2022, je nous souhaite d’écouter ce qu’il a à nous dire.

 

Je nous souhaite des choses simples : redécouvrir les films que l’on croit déjà aimer, retomber amoureux de la personne avec qui l’on vit, relire les livres que l’on croyait avoir lus, emprunter la ruelle devant laquelle nous passions sans la voir. Réactiver, en nous, le sens de la surprise. En 2022, je nous souhaite de creuser des obsessions, de multiplier les liens et les ponts, je nous souhaite d’écouter nos proches se répéter jusqu’à ce que l’on note, sur leurs visages, cette infime variation qui nous avait jusqu’alors échappé.

En 2022, je nous souhaite d’oser recommencer.

C’est la base de toute musique : sans répétition, il ne saurait y avoir de variations.

Alors pour 2022, année que je rêve à la fois lente et rapide par à-coups, sociable et solitaire, inquiète donc joyeuse, je nous souhaite une vie répétitive et surprenante, pleine de leitmotivs et de ruptures de ton, une vie de fugues, de canons, d’harmonies soudaines et de chorales improvisées, une vie mieux accordée – une vie qui nous parle.

Oui, pour 2022, je nous souhaite une vie vibrante, c’est-à-dire musicale.

Let it be. 

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