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« Grand remplacement » : « Pour le rendre plausible, il faut tordre les chiffres de l’immigration »

Tous les dimanches, le 1 publie les bonnes feuilles d'essais récents ou à paraître. Aujourd'hui, Il n'y a pas de grand remplacement, par le démographe et historien Hervé Le Bras, à retrouver chez Grasset.

« Grand remplacement » : « Pour le rendre plausible, il faut tordre les chiffres de l’immigration »

« Depuis plus d’un siècle, l’extrême droite agite la peur de l’invasion : celle des Italiens et des Allemands avant 1914, des Polonais et des Yougoslaves avant 1939, des Maghrébins puis de tous les Africains, récemment. » À l’approche des élections présidentielles, alors qu’un mouvement de réfugiés d’une ampleur sans précédent se met en place en Europe, Hervé Le Bras, démographe et historien, analyse point par point la rhétorique idéologique du « grand remplacement » : 

 

En octobre 2021, un sondage de l’institut Harris Interactive a posé la question suivante : Certaines personnes parlent du grand remplacement : « Les populations européennes, blanches et chrétiennes étant menacées d’extinction suite à l’immigration musulmane provenant du Maghreb et de l’Afrique noire. » Pensez-vous qu’un tel phénomène va se produire en France ? 61 % des personnes interrogées ont répondu positivement (1) et 39 % négativement. Apparemment, aucune n’a refusé de répondre malgré l’énormité de la question. D’après les estimations les plus complètes réalisées en 2010, le continent européen comptait en effet 736 millions d’habitants (2), dont 8 millions de personnes nées en Afrique, soit 1,1 % du total (3). Comment croire que les 728 millions qui ne viennent pas d’Afrique vont disparaître prochainement tandis que les 8 millions nés en Afrique vont devenir plusieurs centaines de millions ? La notion de « grand remplacement » a cependant réalisé le tour de force d’en persuader une majorité de la population française.

Par quels moyens, ou plutôt à la suite de quelles circonstances une telle crainte a-t-elle pu se propager ? L’analyse par Jean-Pierre Faye du succès de l’expression « national-socialiste » dans l’Allemagne des années 1930 (4) aide à le comprendre. Pendant plusieurs années, l’extrême gauche et l’extrême droite allemandes avaient cherché une expression qui résume leurs obsessions, avant que les partisans d’Hitler ne parviennent à forger ce « national-socialisme ». Faye a qualifié ce processus de « fer à cheval », en cela qu’il illustre le rapprochement des extrêmes, non de leurs appareils mais de leur clientèle. Après plusieurs approximations, l’expression avait surgi, réalisant la synthèse des tentatives précédentes.

Le terme de grand remplacement s’est imposé en France d’une manière semblable après plusieurs balbutiements, celui des migrations « de remplacement », titre d’un rapport des Nations unies en 2001 ; celui de la « grande » migration nommée et illustrée en 1973 par Le Camp des saints, un roman de Jean Raspail ; les craintes d’invasion agitées dès la fin du XIXe ; les menaces de « submersion » émises en 1985 par Jacques Lesourne, ancien patron du Monde et de l’opération Interfuturs de l’OCDE ; en 1987 par Alfred Sauvy, fondateur de l’Ined et auteur d’une Europe submergée ; par Le Figaro Magazine dont un grand dossier posait en 1985 la question : « Serons-nous encore français dans trente ans ? » Les premiers chapitres seront consacrés à ces épisodes (et à l’échec de leurs prédictions).

Ni la composition actuelle de la population fra

13 mars 2022