Quotidienne

« Les Africains, tenus pour diaboliques, devaient être "domestiqués" »

Olivette Otele, historienne

Dans Une histoire des Noirs d'Europe, à paraître le 2 mars et dont le 1 publie les bonnes feuilles ce dimanche, Olivette Otele déconstruit deux mille ans de fabrique de préjugés raciaux. 

« Les Africains, tenus pour diaboliques, devaient être "domestiqués" »

Première femme noire à occuper une chaire d’histoire en Grande-Bretagne, Olivette Otele enseigne l’histoire coloniale à l’université de Bristol. Une histoire des Noirs d'Europe (à paraître en France le 2 mars chez Albin Michel) a été finaliste du George Orwell Prize for Political Writing, et a été élu Meilleur livre de l’année 2020 par le Guardian et History Today. Cet essai part d’histoires individuelles variées pour décrypter la fabrique de préjugés raciaux depuis deux mille ans.

À découvrir, alors que s'est tenu en février le Mois de l'histoire des Noirs. Voici comment il débute.

 

« On dispose de nombreux ouvrages de grande qualité qui traitent des Noirs, de leur vie et de leurs expériences, dans des contextes géographiques très différents (1). Cependant, rares sont ceux qui traitent spécifiquement des expériences des personnes d’ascendance africaine en Europe avant la Première Guerre mondiale. Certaines biographies singulières ont été intégrées de façon marginale à l’histoire européenne, mais la plupart relèvent de l’histoire de l’esclavage ou du fait colonial à partir du XVe siècle. Les travaux publiés associent souvent la notion de « présence noire » à une zone géographique spécifique. De la « présence noire en Europe » à la « présence noire au pays de Galles », ces essais décrivent la vie des personnes d’origine africaine dans les lieux en question (2). Les livres les plus accessibles s’intéressent souvent à des femmes et à des hommes connus. Bien sûr, ces personnalités méritent d’être étudiées : leur biographie apporte un éclairage nouveau sur leur histoire tout en ouvrant la voie à des réinterprétations intéressantes. Ainsi, au cours des dernières décennies, plusieurs études ont été consacrées aux anciens esclaves. D’Olaudah Equiano à Mary Prince, qui ont vécu l’un et l’autre en Grande-Bretagne, l’intérêt se focalise sur les abolitionnistes du XVIIIe siècle et sur leurs liens avec divers groupes de personnes.

La notion d’exceptionnalité sert à expliquer pourquoi ces figures sont passées à la postérité

On a étudié les abolitionnistes noirs, ainsi que d’autres personnalités noires, car ils servaient de modèles dans des tableaux célèbres ou de domestiques dans des récits de voyage ou d’autres œuvres. Lorsqu’on les étudie en tant qu’individus, ces hommes et ces femmes sont généralement perçus comme des personnages exceptionnels dont la vie a été transformée par des rencontres complexes avec des Européens. Dans ces textes, la notion d’exceptionnalité sert à expliquer pourquoi ces figures sont passées à la postérité. On pense que ce qui leur est arrivé est mémorable en raison du caractère extraordinaire de leur contribution aux sociétés européennes.

Cependant, les publications manquent sur d’autres aspects de leur vie, comme les liens étroits qu’elles auraient pu entretenir avec d’autres personnes d’origine africaine. On a passé sous silence certaines de ces figures, ou du moins largement sous-estimé leur importance. Par exemple, la résistance africaine à l’esclavage sur les côtes d’Afrique ou la lutte contre la traite transatlantique sont à peine mentionnées dans les volumes consacrés à la traite dans l’histoire coloniale européenne. Pourtant, la résistance n’était pas rare, avec des exemples comme l’histoire, si marquante, de la reine Nzinga au XVIIe siècle, ou les nombreuses révoltes d’esc

27 février 2022