Quotidienne

Les bonnes feuilles de « Sexisme sur la voix publique »

Marlène Coulomb-Gully, professeur émérite à l'université Toulouse - Jean-Jaurès, retrace cinquante ans d'histoire politique où les femmes ont dû s'emparer d'une parole codifiée par et pour les hommes. 

Les bonnes feuilles de « Sexisme sur la voix publique »

Baron noir, série à succès de Canal +. La présidente est jouée par Anna Mouglalis, au timbre de voix grave et rauque reconnaissable entre tous. Pourquoi avoir choisi cette actrice ? En dépit ou à cause de sa voix ?

C’est par cette référence que commence l’essai de Marlène Coulomb-Gully, Sexisme sur la voix publique, à paraître le 3 mars aux éditions de L'Aube. L’auteure interroge ce que dit la voix de nous – « le pouvoir d’incarnation de l’individu, sa réalité propre, son intimité » – et plus particulièrement ce que disent les voix des femmes, récemment arrivées en politique, et qui ont dû s’imposer dans un univers créé par et pour les hommes. Derniers exemples en date : le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin adressant un condescendant « Calmez-vous madame, ça va bien se passer » à une journaliste de BFMTV, Apolline de Malherbe, mardi 8 février, ou Valérie Pécresse critiquée pour sa voix ou sa posture lors de son meeting, dimanche dernier.

Extrait.

 

« Femme, tais-toi » ou la longue histoire du silence des femmes

Dans un essai remarqué, la spécialiste de l’Antiquité Mary Beard observe que « quand il s’agit d’imposer le silence aux femmes, la culture occidentale s’appuie sur une pratique vieille de plusieurs millénaires » (1). Et de citer l’Odyssée d’Homère (VIIIe siècle av. J.-C.) où Télémaque intime à sa mère Pénélope l’ordre de se taire : « Discourir est l’affaire des hommes, mais surtout de moi qui détiens le pouvoir dans cette maison. » C’est ainsi que « ce petit morveux de Télémaque » (Mary Beard) renvoie sa mère à ses travaux de tapisserie et contribue, peut-être, à clouer le bec des femmes pour quelques millénaires. Dans les Métamorphoses d’Ovide (Ier siècle ap. J.-C.), la prêtresse Io est changée en vache par Jupiter, ce qui limite sa capacité d’expression à de pitoyables meuglements ; Écho est dépouillée de sa propre voix pour ne plus répéter que les propos des autres, et Philomèle, violée, se voit arracher la langue par le coupable pour l’empêcher de le dénoncer. Dans L’Assemblée des femmes (Ve siècle av. J.-C.), Aristophane moque l’incapacité des femmes à adopter le registre de langue qui convient à la gestion de la cité et quand, en dépit de ces interdits, certaines femmes sont traduites en justice et prétendent se défendre elles-mêmes, elles sont accablées par ceux qui se disent fatigués de les entendre « aboyer » ou « jacasser » : des réactions que l’on retrouvera quelques siècles plus tard au sein de notre Assemblée nationale et visant à dépouiller celles qui osent prendre la parole de toute forme d’humanité, en les identifiant à des animaux.

Une longue tradition littéraire et philosophique, l’Église, la misogynie des clercs et de nombreux textes médiévaux ont relayé cette injonction au silence sous des prétextes divers, preuve s’il en était besoin que les hommes n’étaient pas prêts à partager l’arme du discours avec celles qui apparaissaient sans doute comme de potentielles et redoutables concurrentes.

C’est ainsi que « ce petit morveux de Télémaque » (Mary Beard) renvoie sa mère à ses travaux de tapisserie et contribue, peut-être, à clouer le bec des femmes pour quelques millénaires

S’agissant de la religion, ne peut-on lire dans le livre de l’Ecclésiaste (v. 26) que « C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse » ? Savoureuse ironie dans la bouche de Qohelet,

20 février 2022