Quotidienne

Les bonnes feuilles de « Bonne nuit, Monsieur Lénine »

Correspondant en Asie du journal allemand Der Spiegel pendant plus de trente ans, Tiziano Terzani décrit dans cet extrait ses premiers pas au Kazakhstan, où des troubles ont éclaté en début d'année.

Les bonnes feuilles de « Bonne nuit, Monsieur Lénine »

Légende du grand reportage, correspondant en Asie du journal allemand Der Spiegel pendant plus de trente ans, Tiziano Terzani navigue sur le fleuve Amour lorsque Gorbatchev est renversé. Tandis que l'URSS s'effondre, il entreprend un vaste périple à travers cette nouvelle Russie et ses anciens pays satellites.

Alors que le Kazakhstan vit aujourd'hui une crise sans précédent, le carnet de voyage de Terzani ouvre une fenêtre inédite sur la genèse de cet État et les prémisses des crises à venir…

 

 

Kazakhstan : le grand-père des pommes

Alma-Ata, 4 septembre

Réveil sublime. Par la fenêtre que j’ai laissée grande ouverte pour laisser entrer l’air chaud de la nuit et chasser les mille puanteurs habituelles du socialisme qui, étant les mêmes partout, semblent abolir les distances, je jouis du glorieux spectacle des Montagnes Célestes, découpées comme des bouts de papier bleu marine sur un horizon très pâle à peine éclairé par la lueur d’un soleil qui ne s’est pas encore levé : une extraordinaire couronne de pics puissants et escarpés, dont certains dépassent les sept mille mètres de hauteur, autour d’une immense vallée encore plongée dans l’obscurité. C’est la même chaîne de montagnes qui m’avait tant impressionné contre l’horizon des déserts du Xinjiang lors d’un de mes premiers voyages en Chine. Les mêmes sommets, dont je vois tout simplement à présent l’autre versant, depuis ce côté-ci de la frontière.

Au cours des dernières années, j’ai voyagé plusieurs fois le long des confins occidentaux de la Chine et chaque fois que je touchais aux limites du Céleste Empire, mon impression était qu’au-delà se trouvait toujours et partout la masse immense et indistincte de l’empire soviétique. Jamais, en quittant l’extraordinaire Kashgar, toute en pisé, je n’ai songé qu’en allant

06 février 2022