Quotidienne

L'été, André Manoukian met en musique la vallée du mont Blanc

Emma Flacard, journaliste

André Manoukian, musicien

Pour le musicien ex-juré de Nouvelle Star, l’été est intimement lié à Chamonix et à la fraîcheur du mont Blanc. À la veille du premier jour de son festival Cosmo Jazz qui fera danser les montagnes, le pianiste nous livre ses souvenirs d’été.

L'été, André Manoukian met en musique la vallée du mont Blanc
G. Garitan / Wikimedia Commons

L’été est-il pour vous un moment propice à la création ?

Ma meilleure période d’inspiration, c’est le printemps. En revanche, l’été est une période plus laborieuse pour moi, alors j’essaie de ne pas aller contre.

La musique et le temps sont intimement liés. Dans l’enseignement de la musique indienne, on appelle ça des enseignements des râga : les Indiens ne jouent pas la même musique le matin, le midi, l’après-midi, quand le soleil se couche ou pendant la nuit. Il y a une temporalité particulière.

Pour moi, c’est pareil : l’été me convient pour jouer, expérimenter, faire les festivals, mais pas pour créer. C’est une période durant laquelle je confronte ma musique aux autres.

Vous êtes en effet attendu dans de nombreux festivals cet été…

Oui, exactement. Et l’un d’entre eux me tenait vraiment à cœur, c’est celui d’Arles, où j’ai joué le 14 juillet, aux arènes, avec les Balkanes, quatre chanteuses géniales, originaires des Balkans. C’est une invitation au voyage vers l’Orient, l’Orient de mes ancêtres. C’est un jazz mâtiné de voyage. Je remonte ce courant, un peu comme le saumon [rires].

« Je remets le musicien dans sa posture de chamane, il s’adresse aux esprits de la nature avec ses instruments »

Le festival que j’organise, le Cosmo Jazz, aura lieu du 23 au 30 juillet. Les concerts se passent en haute montagne, l’été est propice à cela. L’idée était de mettre en musique la nature exceptionnelle qu'est la vallée du mont Blanc. Et chaque jour, un concert a lieu dans un site différent, entre 2 000 et 3 000 mètres d'altitude ; les gens montent en téléphérique, à pied, à vélo… C’est une expérience chamanique : je remets le musicien dans sa posture de chamane, il s’adresse aux esprits de la nature avec ses instruments. On est au pied des glaciers, sur des cols, au bord d’un lac…

Quel souvenir d’enfance associez-vous aux vacances d’été ?

J’ai fait le tour du mont Blanc avec mon père, quand j’avais treize ans. On a marché pendant sept jours et on dormait en refuge. C’est un souvenir marquant, j’étais le seul gamin avec des adultes, j’avais le sentiment que c’était une réelle aventure. Il y avait parfois des mises en danger : quand le guide vous dit « attention, suis bien mes pas », parce que la brèche à un mètre de vous fait la hauteur d’une cathédrale, c’est impressionnant !

C'est un beau souvenir d'enfance qui m’a marqué à vie. La preuve, je me suis installé à Chamonix bien des années plus tard.

La montagne est donc l’endroit qui vous évoque le plus l’été ?

Oui, complètement. La neige, en été, c’est le grand luxe. Aucune plage de Saint-Tropez ne peut rivaliser avec ça. Marcher les pieds dans la neige, quand le soleil se réverbère… c’est magique.

Une odeur qui vous lie à l’été ?

J’ai un souvenir qui n’est pas vraiment une odeur mais plutôt une sensation. C'était mon premier voyage étudiant, j’avais acheté une 4L pourrie, j’étais parti avec ma fiancée de l’époque en Grèce. On avait fait toute la route par l’Italie, pris le bateau et passé un mois en Grèce, à camper sous un soleil de plomb, avant de repartir. Bien sûr, la 4L n’était pas climatisée, donc on a refait la route dans la chaleur, avant d’arriver en face du mont Blanc, à Chamonix. Quand on est descendu de la voiture, une fraîcheur délicieuse nous a pris, c’était le luxe absolu. Cette sensation de fraîcheur, ce passage d’un monde à un autre, c’était impressionnant.

« C’était génial de voir défiler tous les paysages des Balkans, accompagnés par Chick Corea et son piano volubile »

Quel morceau de musique représente pour vous le mieux l’été ?

Je pense plutôt à un album, Light as a Feather du pianiste et producteur Chick Corea et du groupe Return to Forever, avec la chanteuse Flora Purim. Dans la 4L que je viens de mentionner, j’avais un vieux lecteur de mini-cassettes à piles, et j’écoutais ce disque en boucle. Flora Purim au chant, Stanley Clarke à la contrebasse… Ma fiancée de l’époque et son amie, qui voyageaient avec moi, n’aimaient pas trop le jazz, mais à force d’écouter ce disque, elles ont commencé à apprécier. C’était génial de voir défiler tous les paysages des Balkans, accompagnés par Chick Corea et son piano volubile.

Avez-vous l’habitude d’envoyer des cartes postales lorsque vous voyagez ?

Non, mais j’ai récemment retrouvé dans les archives de mes parents les cartes postales que j’envoyais ou celles que m’envoyait ma fille quand elle allait en colo. L’écrivain et voyageur Sylvain Tesson, qui est souvent à Chamonix, m’en a aussi envoyé une, après un dîner, sur laquelle figure un Mozart qui cligne de l’œil, malicieux, accompagné d’un joli mot. C’est précieux, les cartes postales. C’est une forme très courte de littérature, qui pourrait presque se soumettre au haïku.

Quelle est la dernière carte que vous avez envoyée ?

Ça devait être une carte postale de l’Acropole que j’ai envoyée à mon père, qui était germaniste et helléniste et parlait des philosophes grecs en disant « mon copain Platon », « mon copain Socrate ». Ils étaient un peu comme mes tontons, finalement. Alors à chaque fois que j’allais en Grèce avec mes enfants, on visitait l’Acropole et le Parthénon. On prenait un guide à chaque fois, et on entendait toujours une histoire différente. Jusqu’à la dernière fois, lorsqu’une guide nous a amenés devant une petite grotte, dans un bois, avec une grille de fer et nous a annoncé que c’était l’endroit où était mort Socrate. J’ai demandé à mes enfants, qui avaient 16 et 14 ans, de s’agenouiller. Mais quand la guide a vu que j’y mettais autant de ferveur, elle m’a dit que ce n’était pas sûr et certain qu’il soit mort à cet endroit-là ! [rires]

 

Conversation avec EMMA FLACARD

 

Bio express

Auteur-compositeur et pianiste, André Manoukian est également chroniqueur et présentateur dans plusieurs émissions de radio et de télévision. Il a été membre du jury du télé-crochet Nouvelle Star de 2003 à 2016. Il a créé la première édition du festival Cosmojazz de Chamonix en 2010.

 

Cet interview a été réalisé dans le cadre des Francofolies de La Rochelle, dont le 1 est partenaire

22 juillet 2022