Quotidienne

Que reste-t-il de la culture inca au Pérou ?

Florian Mattern, journaliste

Carole Fraresso, archéo-métallurgiste

[Peuples autochtones 1/6] Parmi les nombreuses civilisations andines d’Amérique latine, les Incas continuent de fasciner. La spécialiste d'orfèvrerie andine et d'art précolombien Carole Fraresso décrypte pour le 1 l'héritage culturel qu'ils ont laissé. 

Que reste-t-il de la culture inca au Pérou ?
© Christian Morales Callo / Wikimedia Commons

Le Tahuantinsuyo – empire inca des Quatre Directions, en quechua – est formé en 1438 et assimile les diverses civilisations autochtones andines sous la férule de l’Inca, l’empereur. Mais en 1532, alors que ce royaume immense, qui s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres et prospère depuis un siècle, est à son apogée, les conquistadors espagnols envahissent le territoire inca et modifient la vie et l'organisation socio-politique et religieuse de la population autochtone. Cinq siècles plus tard, la civilisation inca reste une des plus emblématiques de la région, malgré ses mystères encore nombreux.

Carole Fraresso, co-commissaire de l’exposition Machu Picchu et les trésors du Pérou, à la Cité de l’architecture et du patrimoine du Palais Chaillot à Paris, décrypte pour le 1 l’héritage laissé par la culture inca.   

 

Que reste-t-il de la culture inca au Pérou aujourd’hui ?

Il existe encore une tradition ou une « identité » inca fortement ancrée au Pérou, notamment au Sud, dans la cordillère des Andes, dans la région de Cusco et du lac Titicaca. Des communautés sont organisées et y fonctionnent toujours selon des traditions millénaires héritées des Incas, que cela soit en termes de méthodes agricoles ou d'organisation sociale mais aussi de rituels comme celui qui consiste à faire des offrandes de feuilles de coca à la Terre Mère, la Pachamama. Ce rapport à la terre s’articule autour de l’idée de réciprocité, de don et de contre-don. Les habitants du Pérou remercient encore aujourd’hui les bonnes faveurs accordées par la terre et les forces de la nature. Cette réciprocité s'observe également dans les relations sociales entre les différentes communautés.

« Lorsque les Espagnols sont arrivés, les églises qu’ils y construisaient tombaient au moindre séisme »

La tradition textile inca est également un « art majeur », aujourd'hui encore très pratiqué au Pérou. Quand l’on se rend dans les Andes, on peut toujours apprécier le travail des femmes tisserandes qui utilisent, comme leurs aïeuls, les colorants naturels pour teindre les fibres d’alpaga et de laine ; les techniques de tissage au métier à tisser ont également perdurées au fil des siècles. Au-delà des aspects commerciaux actuels, dans les communautés andines traditionnelles, la construction de l’identité par le textile est encore très forte. Les différents symboles tissés sur les vêtements témoignent de codes sociaux, religieux et politiques anciens mais qui sont toujours présents dans l'organisation des communautés andines d'aujourd'hui.

En ce qui concerne l'orfèvrerie, certains savoir-faire, hérités des cultures métallurgiques Chavin, Mochica, Lambayeque et Chimu durant 3 000 ans, ont aujourd'hui malheureusement disparus. À la fin du XVe siècle, les Incas avaient fait transférer les artisans orfèvres et plateros chimus du nord du Pérou à Cusco. Ces derniers travaillaient au service exclusif du Sapa Inca et de sa famille. La conquête espagnole et l’instauration de la religion catholique mais aussi l’intégration de nouveaux procédés métallurgiques venus d’Europe entraîneront la perte progressive des savoir-faire et des codes artistiques de l’orfèvrerie traditionnelle.

Coiffe frontale avec plumes métalliques. Culture Chimu. 1100-1470. Or, Côte Nord © Musée Larco de Lima, Pérou

D’un point de vue architectural, on peut encore apprécier la magnificence des constructions incas dans la ville de Cusco et ses alentours. Les bâtiments incas se caractérisent par leur simplicité et leur extrême solidité notamment face aux tremblements de terre. Lorsque les Espagnols sont arrivés, les églises qu’ils y construisaient tombaient au moindre séisme. Constatant que les édifices en pierre incas ne s’effondraient, ils décident alors de détruire en partie les bâtiments incas pour en réutiliser les fondations, dont on observe encore les vestiges aujourd’hui.

Y a-t-il des célébrations de la culture traditionnelle inca au Pérou aujourd’hui ?

Tous les 24 juin, lors du solstice d’hiver (pour l’hémisphère sud) débute l’Inti Raymi, la fête du Soleil, qui est l’une des principales cérémonies de la culture inca. Pendant un mois, on y célèbre le retour du soleil qui dispense son essence bénéfique aux plantes et aux prochaines récoltes. Cette célébration intervenait après les dernières récoltes et marquait la fin de l’année agricole.

« Pour fêter le soleil et la nouvelle année, les momies des ancêtres étaient sorties sur la place principale afin de trinquer avec les vivants »

Ce jour marquait aussi le début de l’année dans le calendrier inca. En honneur du dieu soleil Inti et d'autres divinités incas, on y sacrifiait lamas, alpagas et guanacos presque chaque jour. Pour fêter le soleil et la nouvelle année, les momies des ancêtres étaient sorties sur la place principale afin de trinquer de la chicha (bière de maïs) avec les vivants. S’il n’y a plus ni sacrifices ni momies aujourd’hui, l’Inti Raymi est toujours fêtée et attire de très nombreux touristes.

Quel rapport les Péruviens entretiennent-ils avec cette histoire précolombienne ?

Comme pour l’histoire de France chez nous, l’histoire des civilisations précolombiennes et de la conquête espagnole est enseignée à l’école au Pérou. Mais il y a aussi des traditions communes et d'autres propres à chaque région. Dans les Andes notamment, il y a un très fort attachement à la terre et aux ancêtres. Lorsqu’une personne qui a quitté sa région natale pour aller travailler à Lima, la capitale du Pérou, meurt, il est impératif pour la famille de faire revenir le corps du défunt afin de l’enterrer dans le même sol que ses ancêtres. Cette « nécessité du lien ancestral » est à mettre en parallèle avec des croyances, qui durant 5.000 ans, ont structurées la cosmovision andine !

Le quechua, langue véhiculaire de l’empire inca, a le statut de langue officielle aujourd’hui au Pérou : quel est son poids dans la société péruvienne actuelle ?

Lorsque les Incas arrivent dans la région de Cusco au début du XIIIe siècle, ils ne parlent pas le quechua mais le pukina, une langue parlée dans les hauts plateaux au nord et à l’est du lac Titicaca, dans l’actuelle Bolivie. Mais en s’installant à Cusco, ils adoptent la langue locale qui devient donc la langue officielle de toute la région lors de la consolidation de l’empire inca. 

Aujourd’hui, le quechua a une forte valeur culturelle et identitaire au Pérou. On le parle encore dans les Andes, et même si l’espagnol domine dans la capitale, les familles qui y émigrent utilisent plutôt le quechua à la maison, au marché ou lors de réunions politiques et communautaires.

L’héritage de la civilisation inca dépasse-t-il le cadre du Pérou ?

À son apogée, c’est-à-dire au moment de la conquête espagnole en 1532, l’empire inca fait près de 900 000 km2, s’étend sur 5 000 kilomètres et englobe cinq pays en plus du Pérou : l’Argentine, la Bolivie, le Chili, la Colombie et l’Équateur. On trouve des traces de la civilisation inca dans tous ces pays.

Qu’est-ce que le Machu Picchu ?

Construit vers 1440 et découvert en 1911 par l'archéologue américain Hiram Bingham, le Machu Picchu était la résidence royale de l’Inca Pachacútec (empereur de 1438 à 1471) mais aussi un lieu sacré dans lequel se tenaient des cérémonies religieuses. Autour de la résidence dans les différents quartiers du site, s'organisait toute une vie, notamment administrative et agricole avec les terrasses de cultures.

« Toute l’architecture inca se caractérise par sa monumentalité »

La caractéristique fondamentale de ce site est d’avoir été construit au sommet d’une montagne, à 2 400 mètres d’altitude et sur le flanc du bassin amazonien au cœur d’une végétation luxuriante. C’est un endroit éminemment hostile ! Les ingénieurs incas ont pourtant réussi à y dresser une des cités parmi les plus élaborées du monde. Toute l’architecture inca se caractérise par sa monumentalité, ses grands blocs trapézoïdaux en granit, polis, taillés, et assemblés sans mortier comme des systèmes de puzzle.

Pourquoi ce site est-il si connu aujourd’hui ?

Après sa découverte, publiée dans le National Geographic en 1913, le Machu Picchu est devenu le symbole du Pérou précolombien. Aujourd’hui, c’est le site archéologique le plus visité du pays. Ce qui est paradoxal, c’est que le Pérou est toujours associé à la seule civilisation inca alors que l’histoire de l’empire inca ne dure qu’un siècle sur plus de cinq millénaires de développement culturel. Si ce lien est si prégnant en Occident, c’est parce que lors de l’invasion espagnole, les conquistadors étaient accompagnés de chroniqueurs. Ces derniers vont alors raconter et illustrer ce qu’ils voient au moment où l’empire inca est à son apogée ; sans avoir le recul nécessaire pour comprendre l’organisation et la longue et complexe histoire des nombreuses civilisations qui durant 5.000 ans ont façonné la « civilisation andine ».  Et ces récits, rapidement traduits, vont déferler en Europe pendant quatre siècles et forger notre perception de l’histoire péruvienne. Il faut attendre les premières découvertes archéologiques au début du XXe siècle pour que notre compréhension historique de l’ancien Pérou évolue. 

 

Conversation avec FLORIAN MATTERN

 

Bio express

Carole Fraresso est archéo-métallurgiste, spécialiste d’orfèvrerie andine et d’art précolombien. Elle est aussi co-commissaire de l’exposition Machu Picchu et les trésors du Pérou, à la Cité de l’architecture et du patrimoine du Palais Chaillot, du 16 avril au 4 septembre 2022. Photo © Guillermo Vilcherrez

20 juillet 2022
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