Quotidienne

« Responsabilité », par Fanny Parise

Fanny Parise, anthropologue

Marie Deshayes, journaliste

Pour réaliser une transition éco-environnementale, la société fait appel à la responsabilité de chacun. Elle n’invite pas à consommer moins, mais toujours autant et mieux. Et permet ainsi au mythe du capitalisme responsable de perdurer, analyse l’anthropologue Fanny Parise.

« Responsabilité », par Fanny Parise
Fanny Parise

La société appelle à la responsabilité pour accompagner la transition éco-environnementale. Le but ? Permettre au collectif d’aller vers cette transition au prix du moindre effort et par la consommation. Derrière la responsabilité se trouve un enjeu moral conduisant à une réflexion éthique sur des pratiques, notamment d’achat ou de non-achat. Cette réflexion participe à l’identité de l’individu et à la définition de sa place dans la société.

La responsabilité, si on l’analyse dans un contexte lié à l’idéologie du capitalisme responsable, est celle du citoyen consommateur à continuer de consommer pour assurer la permanence de notre société. Certaines pratiques sont modifiées, le sens de certains mots est changé, pour donner une illusion du changement. Et ce terme de responsabilité se construit également à travers des récits instaurant l’idée qu’il y aurait des bons et des mauvais consommateurs, ceux qui sont responsables et les autres.

Les enfants gâtés sont les croyants du capitalisme responsable

Ceux que j’appelle les enfants gâtés se considèrent eux-mêmes comme des personnes responsables, mais ils perpétuent le système qu’ils disent vouloir détruire. Les enfants gâtés sont les croyants du capitalisme responsable. Ils veulent croire en la promesse qu’on leur fait : une transition éco-environnementale au prix du moindre effort et par la consommation. Cela amène une hyper responsabilisation de l’individu par rapport à ses choix de consommation, qui doivent être éthiques : on met de la morale dans la consommation.

Cette responsabilité met l’accent sur des éléments positifs, par exemple l’amélioration des conditions des travailleurs dans l’industrie textile, l’utilisation de matières recyclables et recyclées… Tout ce qui est en contradiction avec ce nouvel idéal de consommation est mis sous le tapis.

Les individus se réfèrent à ces nouveaux récits, à cette nouvelle ode à la responsabilité, pour donner du sens à leur vie quotidienne

C’est le cœur de mon ouvrage : pour accompagner les individus dans cette nouvelle forme de consommation, un ensemble de récits est mis en place – ce que j’ai appelé le conte merveilleux des enfants gâtés. On les accompagne dans une quête vers la responsabilité avec des récits publicitaires ou institutionnels, qui valorisent notamment l’importance des petits gestes et des changements de pratiques, même minimes, pour pouvoir assurer le maintien de leur confort et de leur mode de vie. Les individus se réfèrent à ces nouveaux récits, à cette nouvelle ode à la responsabilité, pour donner du sens à leur vie quotidienne et être perçus comme des personnes responsables. Ils sont prêts à mettre en place tout un panel de nouvelles pratiques pour y arriver.

Certains se rendent bien compte d’un écart entre leurs pratiques et les imaginaires collectifs. Ils essayent alors au maximum de le réduire, quitte à créer de nouveaux maux culturels : ils essayent de justifier des actions irresponsables par de bonnes actions de consommation responsable. Par exemple, arrêter de manger de la viande ou trier ses déchets pour se permettre de prendre l’avion plusieurs fois par mois.

D’autres mettent en place ce que j’ai appelé la théorie des animaux mignons – quand, dans certains milieux sociaux, manger de la viande est de plus en plus mal vu, on va se créer de nouvelles règles alimentaires, pour pouvoir justifier la poursuite de la consommation et s’ériger en personne responsable (en mangeant du poulet ou du poisson, mais pas de lapin ou de veau).

Une autre catégorie d’individus aurait bien envie d’être responsable mais ne le peut pas parce qu’elle ne dispose pas de l’argent, du temps et de la logistique nécessaires pour instaurer ce changement de pratiques. Cela engendre une violence symbolique : cette personne qui est soumise à de fortes contraintes va essayer d’être le plus possible responsable, mais va être perçue par le collectif comme irresponsable parce qu’elle ne respecte pas les dogmes de l’idéologie du capitalisme responsable.

La responsabilité permet de justifier la poursuite de l’hyper-consommation

Autour de cette notion de responsabilité et d’éthique dans les choix de consommation, on se rend compte de l’existence de guerres symboliques entre ceux qui veulent instaurer une nouvelle culture légitime – celle de la responsabilité –, ceux qui naviguent à vue et s’appuient sur les récits collectifs, notamment publicitaires, pour essayer d’être quelqu’un de meilleur d’avoir une incidence positive sur le monde, et puis les autres, qui sont exclus, souvent malgré eux, de cette ode à la responsabilité. En définitive, c’est une injonction collective qui impose de nouvelles normes sociales liées à la consommation. Et la responsabilité permet de justifier la poursuite de l’hyper-consommation.

Ainsi, cette responsabilité est à double tranchant, car cette hyper responsabilisation du collectif est faite pour amener les individus à faire de nombreux changements dans leur quotidien ; sauf que si l’on dézoome, si on ne regarde plus seulement l’individu, ses ressentis et ses pratiques, on se rend compte que tout cela amène une certaine stabilité de l’hyper-consommation.

Le rôle de l’anthropologue est de déconstruire, pour pouvoir questionner et amener les individus à regarder différemment la réalité. Ce que je fais avec Les Enfants gâtés, c’est une photographie d’un moment de société par rapport à une population que j’ai étudiée. J’ai voulu désenchanter un système qui tient debout, pour l’instant, parce que l’imaginaire porté à la fois d’un point de vue individuel et collectif est tellement fort qu’il permet de maintenir ces enfants gâtés dans une sorte de statu quo, avec un changement maîtrisé au prix du moindre effort et par la consommation.

 

Conversation avec MARIE DESHAYES

 

Les Enfants gâtés. Anthropologie du mythe du capitalisme responsable, Fanny Parise, éditions Payot-Rivage, mai 2022.

 

Bio express

Auteure d’une thèse de sociologie intitulée Habiter et consommer le logement social, Fanny Parise est anthropologue, spécialiste des mondes contemporains et de l’évolution des modes de vie. Chercheure associée à l’université de Lausanne et directrice de la recherche et de l’innovation pour une start-up du numérique, elle a consacré la dernière décennie à étudier les phénomènes de la déconsommation. Fanny Parise a publié en 2022 Les Enfants gâtés. Anthropologie du mythe du capitalisme responsable (Payot) et Le Mythe de la consommation responsable. Vers un nouvel âge d’or de la société de l’hyper-consommation (Marie B). 

20 juin 2022