Quotidienne

« L’Europe peut-elle limiter l’influence des politiciens sur les médias ? »

Florian Mattern, journaliste

Tous les jeudis, le 1 sélectionne l’une de vos questions pour y répondre à l’aide de spécialistes. Cette semaine, interrogeons-nous sur les possibilités pour l’UE de restreindre l’influence du corps politique dans le paysage médiatique.

« L’Europe peut-elle limiter l’influence des politiciens sur les médias ? »

La conférence sur l’avenir de l’Europe propose à l’UE d’instituer des règles pour empêcher les hommes politiques de posséder des médias ou d’avoir une forte influence sur leur contenu. Pensez-vous que cela est réellement possible/réalisable ?

Question posée par les Jeunes Européens à l’issue de leur sommet « Il est temps de changer l’Europe », dont le 1 était partenaire.

 

La réponse d’Elda Brogi, professeure au Centre pour le pluralisme médiatique et la liberté médiatique de l’Institut universitaire européen et membre du conseil exécutif de l’Observatoire européen des médias numériques :

 

Il est difficile d’imaginer des règles qui empêcheraient de façon stricte les politiciens de posséder des organes de presse puisque cela enfreindrait le principe de la liberté des médias. En théorie, elle ne devrait pas être entravée. Cependant, il est nécessaire de trouver des solutions pour éviter des conflits d’intérêts, et il faut rendre transparent ce que les politiques possèdent, en particulier lorsqu’ils sont membres du gouvernement ou du parti dirigeant. Il est en effet très important d’assurer la résilience des médias face à la pression des pouvoirs politiques et commerciaux.

En ce sens, il faut réfléchir au problème de façon systémique, c’est-à-dire en créant toutes les conditions nécessaires pour qu’un secteur médiatique fort puisse prospérer. En d’autres termes, cela implique de garantir des conditions de travail décentes pour les journalistes, des salaires corrects, ainsi que des règles pour protéger leur autonomie. Il est important d’aborder toutes les spécificités du système médiatique. Je ne pense pas qu’une seule mesure interdisant aux politiciens de posséder des organes de presse suffise à résoudre le problème dans sa globalité.

« Il faudra environ deux ans pour que la législation soit appliquée dans les États membres »

Pour l’instant, ce qui est en préparation au niveau européen, c’est une proposition de législation européenne sur la liberté des médias (European Media Freedom Act). Puisque l’Union européenne n’est pas vraiment compétente sur la question des politiques médiatiques, elle a une marge de manœuvre assez limitée et se doit donc d’être créative. Le contenu de cette législation n’est pas encore connu mais il est fort probable qu’elle l’aborde dans une perspective de marché et qu’elle évalue ainsi les aspects qui font le pluralisme médiatique en Europe : la transparence, afin d’identifier les propriétaires d’organes de presse et savoir s’ils travaillent avec ou sont eux-mêmes des personnalités politiques, mais aussi les systèmes déjà en place pour réguler les conflits d’intérêts.

Cette législation va peut-être aussi traiter de la question de l’indépendance médiatique, particulièrement des institutions qui doivent superviser le marché médiatique. Ce serait l’occasion de souligner par là la nécessité de libérer les médias publics sous l’emprise de politiciens afin qu’ils puissent endosser un rôle nouveau.

La Commission européenne a annoncé vouloir présenter une première version de cette législation en juillet prochain. Cette proposition devra passer à travers tout le processus législatif, ce qui peut être assez long. Dans l’ensemble, il faudra environ deux ans pour que celle-ci soit appliquée dans les États membres.

« La question de la transparence doit absolument être traitée par les autorités européennes »

Dans la plupart des pays d’Europe, il y a une tendance générale vers de plus en plus de concentration médiatique. Il n’y a pas vraiment de monopoles per se mais il y a des exemples particuliers comme Malte, où les chaînes de télévision appartiennent aux partis politiques, ou encore la Hongrie, dans laquelle un conglomérat rassemble près de cinq cents médias. A contrario, certains des pays nordiques semblent avoir beaucoup moins de problèmes à ce sujet, très probablement car leurs lecteurs semblent plus prônes à payer pour l’accès à l’information.

Cependant, des pays comme la France et l’Italie ont une concentration médiatique assez élevée et subissent d’importantes pressions de grandes entreprises qui essaient d’influencer le débat politique. En Italie, l’exemple de Silvio Berlusconi – président du Conseil à trois reprises en 1994-1995, 2001-2006, 2008-2011 – est assez parlant. En effet, puisqu’il détient les grandes chaînes TV privées du pays, l’entrepreneur et politicien a eu une influence certaine sur l’évolution du contenu proposé à la télévision italienne. Heureusement, cet impact est bien moindre aujourd’hui, notamment à cause de son âge (85 ans) mais aussi car les nouvelles générations sont relativement moins sensibles à l’information télévisuelle.

En plus des régulations qui limiteraient fortement les possibilités pour les politiciens de posséder des organes médiatiques, la question de la transparence doit absolument être traitée par les autorités européennes. Puisque l’une des causes majeures de la crise actuelle de concentration médiatique est la viabilité économique du secteur de l’information, de véritables efforts doivent être faits en matière de transparence. En effet, les médias dépendent lourdement des publicités, de l’État, ou des entreprises d’État pour survivre, en dépit de l’impact que cet argent peut avoir sur la ligne éditoriale. Il faut espérer que la future législation européenne sur la liberté des médias parvienne à instaurer de vraies mesures pour éviter cette dépendance accrue.

 

Conversation avec FLORIAN MATTERN

 


 

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09 juin 2022