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Comment Internet a favorisé l’émergence d’un culte de la personnalité

Tous les dimanches, le 1 publie les bonnes feuilles d’un essai récent ou à paraître. Aujourd’hui, Jeux de miroirs (éditions La Croisée), une réflexion de la journaliste du New Yorker Jia Tolentino sur l’évolution de nos egos à l’heure de la société numérique.

Comment Internet a favorisé l’émergence d’un culte de la personnalité

À 12 ans, elle commençait à écrire sur un blog, avec des GIF innocents. À 30 ans, la majeure partie de sa vie est « inextricablement liée à Internet et à ses dédales de connexions inévitables : un enfer fébrile, électrique, invivable ». La journaliste du New Yorker Jia Talentino commence ainsi ses « réflexions sur nos illusions », dans Jeux de miroirs, paru le 18 mai aux éditions La Croisée.

 

Ma vie Internet

Au début, Internet avait l’air génial. « Je suis tombée amoureuse d’Internet la première fois que j’y ai eu accès, au bureau de mon père, et j’ai trouvé ça GIGA COOL », ai-je écrit à 10 ans sur une page d’Angelfire intitulée « Comment Jia est devenue accro au Web ». Dans une zone de texte à l’affreux fond violet, je racontais :

Mais j’étais au CE2 et j’allais juste sur des sites de Beanie Baby. Avant, à la maison, on n’avait qu’un vieil ordinateur pourri sans Internet. AOL, c’était un rêve inaccessible. Et puis pendant les vacances du printemps 1999, on a eu un nouvel ordi super cool qui est arrivé avec plein de démos. J’ai eu enfin AOL et c’était vraiment trop cool de se créer un profil, d’avoir les messages instantanés et de chatter !

J’ai ensuite découvert les pages Web personnelles (« trop bien ! »). J’ai appris le HTML et « des petites astuces Javascript ». J’ai créé mon propre site sur Expage, l’hébergeur pour débutant·es, en choisissant d’abord des couleurs pastel avant de changer pour un thème « nuit étoilée ». Puis j’ai manqué d’espace, alors « j’ai décidé de passer sur Angelfire. Whaou ! ». J’ai appris à créer mes propres graphismes. « Tout ça en quatre mois », écrivais-je, m’émerveillant de la vitesse à laquelle ma citoyenneté Internet de 10 ans évoluait. J’étais récemment retournée voir les sites qui m’avaient inspirée, et j’avais réalisé « à quel point j’avais été débile d’avoir été épatée par ces trucs ».

« J’écrivais, de manière assez prophétique : "Je deviens folle ! Je suis littéralement accro au Web !" »

Je n’ai aucun souvenir d’avoir écrit cela il y a vingt ans, ou d’avoir créé cette sous-page Angelfire, exhumée alors que j’étais à la recherche de mes premières traces laissées sur Internet. Elle se réduit désormais à son squelette : sa page d’accueil, intitulée « LE TOP DU TOP », s’ouvre sur une photo sépia d’Andie, de la série Dawson, et un lien inactif renvoie à un nouveau site « ENCORE MIEUX ! », intitulé « LE CHAMP GELÉ ». Une page est consacrée au GIF de Susie, une souris clignotante ; une autre, la « Page des paroles cool », comporte une bannière défilante et les paroles de All Star de Smash Mouth, Man I Feel Like A Woman de Shania Twain et la chanson de Sporty Thievz qui démolissait No Pigeons de TLC. Sur la FAQ – car il y avait une FAQ –, j’écrivais que j’avais dû fermer ma page consacrée aux figurines personnalisables car elle avait été « victime de son succès ».

Visiblement, après sa création en 1999, juste après l’acquisition d’un ordinateur par mes parents, je n’ai utilisé ce site Angelfire que pendant quelques mois. Ma FAQ absurde précise que le site a été créé en juin, et la page intitulée « Journal intime » – qui annonce que « je serai complètement honnête sur ma vie, même si par contre je n’irai pas trop loin dans des pensées personnelles » – comporte des entrées seulement à partir d’octobre. L’une d’elles commence comme cela : « Il fait tellement CHAUD dehors, je ne compte même plus le nombre de fois où des glands me sont tombés sur la tête, sûrement par épuisement. » Plus tard, j’écrivais, de manière assez prophétique : « Je deviens folle ! Je suis littéralement accro au Web ! »

« On pouvait construire sa propre maison à partir de cadres HTML et commencer à la décorer »

En 1999, passer son temps sur Internet était une expérience singulière. Et c’était vrai pour tout le monde, pas juste pour les enfants de 10 ans : c’était l’époque du film Vous avez un mess@ge, quand il semblait que la pire chose qui pouvait vous arriver en ligne était de tomber amoureux·se de votre ennemi. e sur le net. Dans les années 1980 et 1990, les gens se rassemblaient sur Internet via les forums, attirés par la curiosité et l’expertise des autres comme des papillons par les fleurs. Des forums autogérés comme Usenet cultivaient les discussions animées et plutôt courtoises sur l’exploration spatiale, la météo, les recett

29 mai 2022