Quotidienne

Une année dans la bulle conspirationniste

Tous les dimanches, le 1 publie les bonnes feuilles d’un essai récent ou à paraître. Aujourd’hui, Les Dissidents (éditions Robert Laffont), une enquête sur les complotistes menée par le journaliste Anthony Mansuy.

Une année dans la bulle conspirationniste

Pour eux, la pandémie n’est qu’un vaste tissu de mensonges. Eux, ce sont les complotistes, ou les dissidents, comme les appelle Anthony Mansuy. Journaliste à Society, il est allé à la rencontre de ceux qui n’en démordent pas. Les Dissidents est son premier livre. 

 

Prologue

Au début, ça allait à peu près, tout se déroulait sur Internet. Il y a d’abord eu les fantasmes de messes noires et d’enlèvements d’enfants par des assistants sociaux, les mantras ultra-individualistes des adeptes du développement personnel, les différentes sous-branches du satanisme, ou encore des techniques d’hypnose dont je n’avais jamais entendu parler, censées nous transporter dans des vies antérieures. De fausses informations souvent directement traduites de l’anglais, hors contexte. Bill Gates, aussi, poupée vaudoue ultime de toutes les théories du complot de l’ère Covid. Puis, en juillet 2021, la France a rouvert. Passe sanitaire. Et tout cela a débordé crescendo dans la vraie vie, si bien que mon quotidien devenait un fil Facebook grandeur nature. Lors d’une soirée organisée par le plus draconien des QAnon bleu-blanc-rouge, c’était séance médiumnique et leçon de désenfumage : « Sache-le, le Macron qu’on voit à la télé est un clone ! » Il y a aussi eu, en août, un « stage de souveraineté » où l’on pouvait apprendre à faire sécession de la société et assumer ses « choix d’âme ». Plus extravagant encore, j’ai assisté à la naissance d’une quasi-religion face à l’obélisque de la Concorde en plein cagnard de début septembre. En octobre, c’était autre chose : j’ai démasqué le désinformateur le plus influent de France, resté anonyme pendant sept ans, tandis qu’un groupuscule constitué pour « détruire le Nouvel Ordre mondial » tentait de me recruter. Peu après Halloween, j’apprenais qu’une intelligence artificielle avait élu un ancien présentateur du service public leader du mouvement d’opposition au passe sanitaire. L’IA en question aurait été conçue par le Grand Monarque, un mystérieux Bourguignon à la tête d’un groupe Facebook baptisé TABLE 700 et d’une pizzeria emportée par la première vague. Dans la rue comme sur le Net, il y a eu des accusations, aussi. Étais-je, moi le journaliste, le suppôt d’un complot mondial totalitaire ? Ou un agent incognito des Renseignements généraux ?

« Le dénominateur commun de toutes ces réalités parallèles : la pandémie serait un mensonge »

Ces authentiques épisodes extraits d’une année entière aspirée dans le multivers du Covid concernent pour certains une poignée d’individus, pour d’autres des millions d’entre nous. Il y a ceux qui ont vu le jour en 2020 ou 2021 et ceux qui résultent de processus bien plus anciens. Le dénominateur commun de toutes ces réalités parallèles : la pandémie serait un mensonge. Un mensonge qui camouflerait d’autres mensonges. Un Inception de mensonges. Le doute sur les mesures sanitaires a muté, chez certains, en refus catégorique des vaccins, puis en autre chose. Non seulement aucune famille ni aucun groupe d’amis n’est exempt de ces gens qui ont « fait leurs recherches », mais, en balayant du revers de la main les dilemmes politiques présentés par la pandémie, les plus extrêmes refusent de reconnaître que la suspension temporaire (1) de certaines libertés, si désagréable soit-elle, empêche encore des morts prématurées. Affirmer cela vous classe dans la catégorie des « adorateurs de Macron ». Et certains jusqu’au-boutistes vont très loin puisque l’on dénombre des dizaines de centres de vaccination mis à sac et plusieurs élus agressés. Alors que le public antivax pur et dur forme traditionnellement entre 2 et 4 % de la société française, ceux qui rejettent l’inoculation contre le Covid-19 constituent 9 % de la population adulte, soit

22 mai 2022