Quotidienne

« Le peuple seul a l’instinct du génie » : quand Victor Hugo défendait le suffrage universel direct

Victor Hugo, poète, romancier

Après le discours de Lamartine sur le suffrage universel que nous vous proposions pour le premier tour, redécouvrez celui de Victor Hugo en cette veille de second tour. Il défendait aussi, en 1848, ce mode de désignation du président.  

« Le peuple seul a l’instinct du génie » : quand Victor Hugo défendait le suffrage universel direct

Quelques jours avant le discours d’Alphonse de Lamartine devant l’Assemblée nationale constituante, le poète et romancier écrit cette tribune le 29 septembre 1848 dans L'Évènement, quotidien qu’il a fondé et qui ne survivra pas à l’avènement du Second Empire. Alors qu’il se voyait peut-être lui-même candidat à la fonction suprême, Victor Hugo s’oppose à l’élection du président par le Parlement et défend vigoureusement le suffrage universel direct pour désigner le chef d’État. 


« Il est dans nos habitudes et dans nos goûts d’aller au devant des questions. Au nombre de celles qui préoccupent au plus haut point la pensée publique, il faut ranger la question de la présidence. Quel est le pouvoir qui la décernera ? Quel est l’homme qui la recevra ?

Le premier de ces deux problèmes, on doit le considérer comme résolu. Deux puissances, dont l’une relève de l’autre, sont en ce moment en présence : l’Assemblée et le suffrage universel. L’Assemblée est naturellement révocable, le suffrage universel est forcément éternel. Le peuple, c’est la semence, le suffrage universel, c’est la sève ; l’Assemblée n’est que le feuillage. Or, quand le vent souffle ou quand la saison le veut, la feuille tombe de l’arbre ; - la sève y reste. L’Assemblée et le suffrage universel sont pourtant, quoique différents, deux forces qui se condensent et se complètent l’une l’autre. Seulement, l’Assemblée ne donne que la forme au gouvernement, tandis que le suffrage universel lui donne la vie. Sans le feuillage, l’arbre n’est que nu ; sans la sève, il est mort. Aussi semble-t-il normal et naturel de laisser au suffrage universel l’élection des pouvoirs.

« Que l’Assemblée y songe, sa force n’est pas en elle ; elle est hors d’elle ! »

Si l’Assemblée voulait elle-même créer le Président, elle serait non seulement incompétente, mais encore impuissante. L’Assemblée ne peut que constituer, c’est-à-dire révéler la forme extérieure, la qualité et le nom du gouvernement ; elle ne saurait s’immiscer dans le travail intérieur qui fécondera et fera jaillir du tronc ces deux branches principales : le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Le feuillage désigne l’arbre ; la sève le ramifie.

Selon nous, ce serait à la fois un abus de pouvoir et un acte d’impuissance si l’Assemblée se conférait le droit d’élire elle-même le Président. Quelle autorité aurait ce Président ? Aucune sur l’Assemblée, aucune sur le pays. L’Assemblée en ferait comme un simple homme de paille, le pays le verrait comme un véritable usurpateur. Voilà pour l’impuissance. L’abus de pouvoir ne serait pas moins flagrant. Serait-il légal, serait-il juste que l’Assemblée fît si bon marché du suffrage universel, dont elle est issue ? Ne sent-elle pas que ce serait se méprendre complètement sur ses attributions et abuser en quelque sorte d’un dépôt ? Ne serait-ce pas un aveuglement étrange et fatal qui la perdrait bien vite ? Que l’Assemblée y songe, sa force n’est pas en elle ; elle est hors d’elle ! Si elle veut durer, qu’elle ne cherche pas à s’éterniser ! Qu’elle se retrempe le plus souvent dans le suffrage universel ! La puissance de l’Assemblée est dans le peuple : la puissance d’Antée était dans la terre !

« Un génie et une assemblée sont deux principes antipathiques »

Nous voulons bien admettre que le Président sera choisi dans l’assemblée, mais il ne faut pas qu’il soit choisi par elle. Qu’elle contienne dans son sein toutes les forces vives du pays, qu’elle réunisse toutes les lumières, tous les talents, toutes les expériences, nous le voulons bien. Peut-être, qui sait ? renferme-t-elle l’homme de génie qui doit sauver la France. Mais ce ne sera pas elle qui le découvrira, elle l’étoufferait plutôt. Le peuple seul a l’instinct du génie : ces deux forces ne se gênent pas, elles s'entraident, et lorsqu’ils sont face à face, le peuple et le génie se reconnaissent. Si donc vous voulez que le pouvoir naisse viable de l’assemblée, faites-le féconder par le suffrage universel ! Permettez à ces deux chaleurs de se combiner, si vous voulez que l’éclosion ait lieu. L’œuf est là, l’aigle est là. Faites couver l’œuf par l’aigle.

Mais si, comme c’est possible, l’Assemblée a le malheur d’élire elle-même son président, il y a tout à parier qu’elle choisira une médiocrité. Pourquoi ? parce que c’est la loi des assemblées, comme de tous les publics, de s’effrayer de l’exceptionnel et de s’éprendre du vulgaire. Un génie et une assemblée sont deux principes antipathiques : l’assemblée est le diminutif du peuple ; le génie est l’exagération de la nature. Si l’Assemblée nomme son président, elle donnera au monde le spectacle ridicule d’une grande assemblée produisant un petit pouvoir, d’un œuf d’aiglon produisant un moineau. Il est à craindre alors que l’aigle irrité ne tue le moineau d’un coup de bec ! »

 

« Qui sera président ? », Victor Hugo, L'Événement, 29 septembre 1848

23 avril 2022