Quotidienne

« L’usage actuel des réseaux peut avoir des effets calamiteux sur la liberté humaine »

États, entreprises, vies privées : le numérique a aujourd’hui investi tous les recoins de nos sociétés. Au point de devenir despotique ? C’est du moins l’analyse que fait Patrick Pharo dans Les datas contre la liberté, paru le 13 avril.

« L’usage actuel des réseaux peut avoir des effets calamiteux sur la liberté humaine »

Depuis une trentaine d’années, le numérique s’infiltre peu à peu dans nos vies, modifie nos rapports à la bureaucratie, aux services, mais aussi à l’autre. Pour le chercheur Patrick Pharo, cette altération progressive et silencieuse de nos fonctionnements individuels et collectifs doit nous alerter, afin d’éviter la tyrannie et l’effacement des libertés humaines.

 

Un nouveau despotisme ?

Dans un texte souvent cité sur le nouveau despotisme qui pourrait un jour régner sur des hommes ne recherchant plus que « de petits et vulgaires plaisirs », Tocqueville (1) imaginait un pouvoir administratif « immense et tutélaire » dont les « petites règles compliquées, minutieuses et uniformes » viseraient à « fixer irrévocablement dans l’enfance » des citoyens incapables d’exercer leur libre arbitre. Un tel pouvoir, disait-il, « travaille volontiers [au] bonheur [des hommes], veut en être l’unique agent et le seul arbitre, pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages », mais risque aussi de « leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ». Or, ce pouvoir tutélaire « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux », qui se combine si bien « avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté », est sans doute en train de se réaliser sous nos yeux. Non pas cependant sous la forme de règles bureaucratiques fastidieuses et pesantes, mais sous celle d’une offre numérique ludique, multiforme, addictive et envahissante, qui instaure, petit à petit et sans qu’on y prenne garde, cette nouvelle « sorte de servitude, réglée, douce et paisible » que redoutait Tocqueville.

« Les réseaux numériques sont beaucoup plus qu’un nouvel instrument au service des bureaucraties traditionnelles »

Avec à peine une trentaine d’années d’existence, les réseaux numériques assurent aujourd’hui la plupart des fonctions dévolues autrefois aux bureaucraties d’État ou d’entreprise, et ils sont désormais capables de conduire les « principales affaires » des hommes : affaires administratives, qu’il s’agisse d’état civil, de déclaration des revenus, de sécurité sociale, de droits au chômage, de gestion de patrimoine, etc., affaires industrielles avec la conception et le développement de nouveaux produits, la gestion des stocks, des marchés, de la publicité ou du personnel, mais aussi affaires médicales avec l’établissement de dossiers person

17 avril 2022