Quotidienne

Quand Théophile Gautier découvrait le ramadan à Constantinople

Théophile Gautier, écrivain

Le mois de jeûne pour les musulmans débute ce samedi 2 avril. Il y a de cela 170 ans, l’écrivain s’émerveillait d’une nuit de plaisirs passée dans la capitale de l’Empire ottoman, à l’heure où les privations de la journée sont rattrapées. 

Quand Théophile Gautier découvrait le ramadan à Constantinople

Nous sommes en 1852. Le poète et romancier Théophile Gautier (1811-1872) embarque pour Constantinople, capitale de l’Empire ottoman. Il est envoyé pour le journal fondé par Émile de Girardin, La Presse, afin d’en rapporter des chroniques. À la suite de Gérard de Nerval et avant Pierre Loti, il offre ainsi son regard sur le monde oriental, les boutiques, les bazars, les cafés, les derviches tourneurs... et le ramadan – qui débute, en 2022, le 2 avril. L’extrait qui suit est tiré de son texte intitulé « Une nuit du ramadan ». 

 

« Ce soir-là, le Petit-Champ était très animé ; le Ramadan avait commencé avec la lune nouvelle, dont l’apparition au-dessus de la cime de l’Olympe de Bithynie, guettée par de pieux astrologues et proclamée par tout l’Empire, annonce le retour du grand jubilé mahométan. Le Ramadan, comme chacun sait, est un carême doublé d’un carnaval ; le jour appartient à l’austérité, la nuit au plaisir ; la pénitence se complique de la débauche, comme réparation légitime. Du lever au coucher du soleil, dont l’instant précis est indiqué par un coup de canon, le Koran interdit de prendre aucun aliment, quelque léger qu’il soit. On ne peut pas même fumer, privation la plus pénible de toutes pour un peuple dont les lèvres ne quittent guère le bouquin d’ambre ; étancher la soif la plus ardente par une gorgée d’eau serait un péché et détruirait le mérite de l’abstinence ; mais du soir au matin tout est permis, et l’on se dédommage amplement des privations de la journée. La ville turque est en fête.

Panorama de Constantinople. Vue Prise de la Tour de Séraskérat par Guillaume Berggren, vers 1870.

De la promenade du Petit-Champ, l’on jouissait du spectacle le plus merveilleux. De l’autre côté de la Corne-d’Or, Constantinople étincelait comme la couronne d’escarboucles d’un empereur d’Orient ; les minarets des mosquées portaient à chacune de leurs galeries des bracelets de lampions, et d’une flèche à l’autre couraient, en lettres de feu, des versets du Koran, inscrits sur l’azur comme sur les pages d’un livre divin ; Sainte-Sophie, Sultan-Achmet, Yeni-Djami, la Suleimanieh et tous les temples d’Allah qui s’élèvent de Seraï-Burnou aux collines d’Eyoub, resplendissaient de lumières et proclamaient en exclamations enflammées la formule de l’Islam. Le croissant de la lune, qu’accompagnait une étoile, semblait broder le blason de l’Empire sur l’étendard céleste. 

Les contes des Mille et une nuits n’offrent rien de plus féerique

L’eau du golfe multipliait, en les brisant, les reflets de ces millions de phosphorescences et paraissait rouler des torrents de pierreries à demi fondues. La réalité, dit-on, reste toujours au-dessous du rêve ; mais ici le rêve était dépassé par la réalité. Les contes des Mille et une nuits n’offrent rien de plus féerique, et le ruissellement du trésor effondré d’Haraoun al-Raschid pâlirait à côté de cet écrin colossal flamboyant sur une lieue de longueur.

Pendant le Ramadan, on jouit d’une liberté plénière ; la lanterne n’est pas obligatoire comme dans les autres temps ; les rues, brillamment illuminées, rendent inutile cette précaution de police. Les giaours peuvent rester à Constantinople jusqu’à ce que les dernières lumières s’éteignent, hardiesse qui ne serait pas sans danger à une autre époque. Aussi acceptai-je avec empressement la proposition que me fit un jeune Constantinopolitain, à qui j’étais recommandé, de descendre à l’échelle de Top’Hané, de fréter un caïque pour aller voir le sultan faire sa prière à Schiragan, et de finir la soirée dans la ville turque. [...]

À l’époque du Ramadan, rien n’est plus joyeusement lumineux que ces ruelles et ces places habituellement noires

En temps ordinaire, les rues de Constantinople ne sont pas éclairées, et chacun doit porter à la main sa lanterne, comme s’il cherchait un homme ; mais, à l’époque du Ramadan, rien n’est plus joyeusement lumineux que ces ruelles et ces places habituellement noires, le long desquelles tremblote de loin en loin une étoile en papier, les boutiques, ouvertes toute la nuit, flamboient et jettent de vives traînées de lueurs que réfléchissent gaiement les maisons opposées ; ce ne sont, à tous les étaux, que lampes, bougies et veilleuses nageant dans l’huile ; les rôtisseries, où le mouton coupé par petits morceaux (kébab) grésille enfilé par des brochettes perpendiculaires, s’illuminent d’ardents reflets de braise ; les fours, qui cuisent les galettes de baklava, ouvrent leur gueule rouge ; les marchands en plein air s’entourent de petits cierges pour attirer l’attention de la pratique et faire valoir leur marchandise ; des groupes d’amis soupent ensemble, autour d’une lampe à trois becs, dont l’air frais fait vaciller la flamme, ou d’une grande lanterne bariolée de couleurs vives ; les fumeurs assis à la porte des cafés ravivent à chaque aspiration la paillette rouge de leur chibouck et de leur narghiléh, et sur cette foule en belle humeur la lumière tombe, rejaillit en réfractions bizarrement pittoresques.

Tout ce monde mangeait avec un appétit aiguisé par un jeûne de quatorze heures

Tout ce monde mangeait avec un appétit aiguisé par un jeûne de quatorze heures, les uns des boulettes de riz et de viande hachée enveloppées de feuilles de vigne, les autres du kébab roulé dans une espèce de crêpe, ceux-ci des rapes de maïs bouilli ou rôti, ceux-là d’énormes concombres ou des carpous de Smyrne, à la peau verte, à la chair blanche ; quelques-uns, plus riches ou plus sensuels, se faisaient tailler de grandes parts de baklava ou se gorgeaient de sucreries avec une avidité enfantine, risible dans de grands gaillards barbus comme des sapeurs ; d’autres se régalaient plus frugalement avec des mûres blanches, entassées par monceaux aux devantures des fruitiers.

Mon ami me fit entrer dans une boutique de confiseur, qui est comme le Boissier de Constantinople, pour m’initier aux douceurs de la gourmandise turque, plus raffinée qu’on ne le pense à Paris. »

02 avril 2022