Quotidienne

Macron : qui veut le programme ?

Vincent Martigny, politiste

Le programme présidentiel aura peu d’influence sur le scrutin. Mais la position de surplomb du président-candidat devrait laisser des traces, aussi bien pendant qu’après l’élection.

Macron : qui veut le programme ?

On l’attendait depuis belle lurette, et on n’a pas été déçus ! Le président-candidat a présenté son programme jeudi après-midi lors d’une conférence de presse fleuve en forme de grand oral, tel que le président les affectionne. Trente pages et des dizaines de mesures pour un coût prévisionnel de 50 milliards d’euros, c’est beaucoup pour quelqu’un dont on connaissait le peu de goût pour les programmes – qui enferment selon lui l’action dans un carcan, et qu’il a hésité, comme d’ailleurs en 2017, à présenter de manière formelle.

Le contenu a été longuement commenté, avec un projet en forme de changement dans la continuité, et surtout la domination de mesures classées à droite, que ce soit sur la retraite à 65 ans, la baisse de l’impôt sur les successions, la construction de nouveaux réacteurs nucléaires ou la lutte contre le « séparatisme ».

La candidate LR et ses soutiens hurlent au plagiat, et la gauche à la trahison sociale

Alors que la candidate LR et ses soutiens hurlent au plagiat, et la gauche à la trahison sociale, la question se pose surtout de savoir si ce programme va changer quoi que ce soit au résultat de l’élection. Et la réponse est… probablement pas, mais là n’est pas le véritable enjeu.  

Sur la forme, la plupart des propositions ne surprendront pas les électeurs macronistes, habitués à une politique qui penchait déjà plutôt à droite sur les questions régaliennes, l’organisation du marché du travail ou le report de l’âge de la retraite – déjà annoncé durant le premier quinquennat.

Sur le fond, il témoigne surtout d’une vision tactique des circonstances politiques : il s’agit de donner des gages à l’électorat de droite où se trouvent les principales réserves de vote. Si Valérie Pécresse avait réalisé une campagne plus réussie, il y a fort à parier que le président aurait choisi de mettre en avant sa jambe sociale et des propositions plus orientées à gauche.

De manière plus générale, dans le contexte d’une confrontation probable au second tour avec Marine Le Pen ou, de manière plus incertaine, Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron sait que quoiqu’il propose, il rassemblera sur son nom une grande partie des électeurs de centre-gauche et de centre-droit effrayés par la perspective de voir des candidats de trop extrêmes pour eux accéder au second tour, voire gagner l’élection présidentielle.

« Je m’en fiche, royalement, totalement, présidentiellement »

À la question de savoir si le programme présidentiel est de droite ou de gauche, ses soutiens ont donc beau jeu de botter en touche, indiquant que l’efficacité est la seule boussole idéologique du candidat du « en même temps ». Et le président de s’agacer lorsqu’on lui pose la question, avant de répondre d’un jupitérien : « Je m’en fiche, royalement, totalement, présidentiellement ». 

Or, c’est là que le bât blesse.

Cette phrase (et particulièrement l’adjectif « présidentiellement ») résume à elle seule la conception du pouvoir d’Emmanuel Macron, que maximalisent nos institutions.

On sait depuis longtemps que le président défend la vision d’un pouvoir exécutif fort, vertical et solitaire. Une telle conception s’inscrit parfaitement dans un scrutin présidentiel qui donne une large place à la personnalisation de la compétition politique, les individus étant plus faciles à jauger pour les électeurs que des propositions jugées trop abstraites.

Jusqu’à une période récente, cette personnalisation s’effectuait cependant dans le cadre d’une division du jeu politique entre la gauche et la droite. Maintenant que cette distinction est passée au second plan avec l’effondrement des grands partis, le poids des personnalités s’en est trouvé encore renforcé. Et à ce jeu-là, le chef de l’État, occupant déjà la fonction, est évidemment en position de force.

Emmanuel Macron ne semble pas avoir retenu la leçon des gilets jaunes, qui mimaient son guillotinage symbolique sur les ronds-points de la colère sociale

Mais en faisant de l’élection un référendum pour ou contre lui, Emmanuel Macron empêche la délibération démocratique propre à ce scrutin, comme en témoigne par ailleurs son refus de débattre avec ses concurrents. Et une telle position mine la légitimité d’un éventuel second mandat, prêtant le flanc à l’accusation de vouloir enjamber l’élection sans avoir à convaincre de la pertinence de son projet dans une confrontation contradictoire avec des visions concurrentes. D’où le #pasdedébatpasdemandat, lancé par des personnalités de gauche dans une tribune au journal Libération, et repris en boucle depuis quelques jours sur les réseaux sociaux et par tous les candidats.

La première conséquence d’une telle situation concerne le spectre de l’abstention qui plane sur l’élection, et risque d’être une donnée majeure du scrutin. Mais plus problématique encore, elle est en mesure de générer des affects négatifs dont Emmanuel Macron devrait se méfier. Si l’élection installe une relation affective avec le président, elle peut également engendrer du rejet et du ressentiment. Et l’on sait que de tels sentiments, tout comme la colère ou l’humiliation, sont des ressorts importants de mobilisation sociale.

Si cette mauvaise humeur ne peut pas être purgée durant l’élection, il y a donc fort à parier qu’elle jouera un rôle durant le prochain quinquennat. À ce titre, Emmanuel Macron ne semble pas avoir retenu la leçon des gilets jaunes, qui mimaient son guillotinage symbolique sur les ronds-points de la colère sociale. Même réélu dans un mois, il pourrait bien, tôt ou tard, en payer le prix.

 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

 

 

19 mars 2022