Quotidienne

Colonisation de l’Algérie : « Nous nous attendions à vivre en paix »

Petit-fils d’Abdelkader, considéré comme le père de la nation algérienne, l’émir Khaled milite pour les droits politiques des colonisés algériens, et défend dans cette lettre au président américain Woodrow Wilson l’autodétermination de son peuple. 

Colonisation de l’Algérie : « Nous nous attendions à vivre en paix »

L’émir Khaled, né en 1875 et décédé en 1936, est le petit-fils du chef militaire et spirituel soufi Abd-el-Kader, qui avait lutté contre la conquête de l’Algérie par la France à la fin du XIXe siècle. Dans les années 1910, il milite au sein du mouvement des Jeunes Algériens pour la représentation politique des « indigènes ».

Quelques années plus tard, à l’issue de la Première Guerre mondiale, les « Quatorze points » annoncés par le président américain Woodrow Wilson avant la création de la Société des Nations (SDN), séduisent les peuples colonisés. Dans cette lettre adressée à Wilson, l’émir Khaled s’en réfère ainsi au droit à l’autodétermination des peuples défendu par la SDN et dénonce les conditions de l’occupation de son pays par la France. 

 

[Au] Président des États-Unis d’Amérique

Monsieur le Président,

Nous avons l’honneur de soumettre à votre haute appréciation et à votre esprit de justice, un exposé succinct de la situation actuelle de l’Algérie, résultant du fait de son occupation par la France depuis 1830.

Dans une lutte inégale, mais qui a été cependant tout à l’honneur de nos pères, les Algériens ont combattu pendant 17 ans, avec une énergie et une ténacité incomparables pour refouler l’agresseur et vivre indépendants. Le sort des armes ne leur fut malheureusement pas favorable.

Depuis 89 ans que nous sommes sous la domination française, le paupérisme ne fait qu’augmenter chez nous, pendant que les vainqueurs s’enrichissent à nos dépens.

La convention signée le 5 juillet 1830 entre le général de Bourmont et le dey d’Alger nous garantissait le respect de nos lois, de nos coutumes et de notre religion.

La loi de 1851 a consacré les droits de propriété et de jouissance existant au temps de la conquête.

En débarquant à Alger, le 5 mai 1865, Napoléon III lançait un manifeste à la population musulmane :
 

« Lorsqu’il y a 35 ans, disait-il, la France a mis les pieds sur le sol africain, elle n’est pas venue détruire la nationalité d’un peuple, mais au contraire affranchir ce peuple d’une oppression séculaire, elle a remplacé la domination turque par un gouvernement plus doux, plus juste, plus éclairé… »


 
Nous nous attendions à vivre en paix, côte à côte et en association avec les nouveaux occupants, nous basant sur ces déclarations officielles et solennelles.

Par la suite, nous nous sommes aperçus, hélas ! à nos détriments, que d’aussi belles promesses ne devaient subsister qu’en paroles. En effet comme au temps des Romains, les Français refoulèrent progressivement les vaincus en s’appropriant les plaines fertiles et les plus riches contrées. Jusqu’à nos jours, on continue de créer de nouveaux centres de colonisation, en enlevant aux Indigènes les bonnes terres qui leur restent, sous le prétexte intitulé « Expropriation pour cause d’utilité publique ».

Les biens Habous, qui se chiffraient par des centaines de millions de francs, et qui servaient à l’entretien des monuments religieux et à venir en aide aux pauvres, ont été pris et répartis entre les Européens, chose extrêmement grave étant donnée la destination précise et religieuse qu’avaient assignée à ces biens leurs donateurs.

De nos jours, malgré la loi de séparation des Églises et de l’État, le peu de biens Habous qui reste est géré par l’administration française, sous le couvert d’une cultuelle dont les membres serviles ont été choisis par elle. Inutile d’ajouter qu’ils ne possèdent aucune autorité.

(…) 

Pendant 89 ans, l’indigène a été accablé sous le poids des impôts : impôts français et impôts arabes antérieurs à la conquête et maintenus par les nouveaux conquérants.

En consultant la balance des recettes et des dépenses de l’Algérie, on voit aisément que des indigènes surtaxés, la répartition du budget ne tient presque aucun compte de leurs besoins spéciaux. Plusieurs tribus sont sans route, et la grande majorité de nos enfants sans écoles.

Il est bien facile à l’observateur impartial, de constater la grande misère des indigènes

Grâce à nos sacrifices, on a pu créer une Algérie française très prospère, où la culture de la vigne s’étend à perte de vue ; le pays est sillonné de chemins de fer et de routes entre les villages européens. Pas bien loin d’Alger, on trouve des tribus entières, dont les territoires, très peuplés, pauvres et abrupts sont sans voie de communication. Des agglomérations importantes sont dépourvues de tout. Comme au temps d’Abraham on y puise l’eau avec des peaux de boucs, dans des citernes ou des puits à ciel ouvert. C’est ainsi qu’en tout et pour tout la part des plus nombreux est la plus faible, et la charge des plus pauvres est la plus forte.

Sous un régime dit Républicain, la majeure partie de la population est régie par des lois spéciales qui feraient honte aux barbares eux-mêmes. Et ce qui est typique, c’est que certaines de ces lois qui instituent des tribunaux d’exception (Tribunaux répressifs et cour criminelle) datent des 29 mars 1902 et 30 décembre 1902. On peut voir là un exemple de la marche régressive vers les libertés.

(…) 

Il est bien facile à l’observateur impartial, de constater la grande misère des indigènes. À Alger même, des centaines d’enfants des deux sexes, déguenillés et rachitiques, traînent leur misère dans les rues en sollicitant la charité publique.

En réponse de ces faits navrants, le Gouvernement Général de l’Algérie reste absolument indifférent.

Sous le fallacieux prétexte de ne pas porter atteinte à la liberté, les mœurs sont complètement relâchées et les boissons alcooliques sont servies à profusion aux indigènes dans les cafés.

En vaincus résignés, nous avons supporté tous ces malheurs, en attendant et en espérant des jours meilleurs.

La déclaration solennelle suivante : « Aucun peuple ne peut être contraint de vivre sous une souveraineté qu’il répudie », faite par vous en mai 1917 dans votre message à la Russie, nous laisse espérer que ces jours sont enfin venus.

Vos 14 conditions de paix mondiale doivent servir de base à l’affranchissement de tous les petits peuples opprimés

Mais sous la tutelle draconienne de l’Administration algérienne, les Indigènes sont arrivés à un degré d’asservissement tel, qu’ils sont devenus incapables de récriminer : la crainte d’une répression impitoyable ferme toutes les bouches.

Malgré cela nous venons au nom de nos compatriotes, faire appel aux nobles sentiments de l’honorable Président de la Libre Amérique : Nous demandons l’envoi de délégués choisis librement par nous pour décider de notre sort futur, sous l’égide de la société des nations.

Vos 14 conditions de paix mondiale, Monsieur le Président, acceptées par les Alliés et les Puissances Centrales, doivent servir de base à l’affranchissement de tous les petits peuples opprimés, sans distinction de race ni de religion.

Vous représentez aux yeux du monde entier le digne porte-drapeau du droit et de la justice. Vous n’êtes entré dans cette guerre gigantesque que pour les étendre à tous les peuples. Nous avons une foi ardente en votre parole sacrée. Cette requête est faite pour éclairer votre religion et attirer votre bienveillante attention sur notre situation de parias.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de notre haute considération.

 

Requête de l’émir Khaled au président des États-Unis Woodrow Wilson, 1919. 

Illustration : L’émir Khaled petit fils de l’émir Abdelkader, in Gilbert Meynier, L'Emir Khaled, premier za'iM ? Identité algérienne et colonialisme français, Editions L'Harmattan, 2013. Wikimedia Commons. 

19 mars 2022