À court terme, le pouvoir de Poutine et la puissance de la Russie coïncident, face à l’Ukraine comme face aux États-Unis et à l’Europe. Son action bénéficie de l’unité d’un peuple mené par un leader, face à une société ukrainienne divisée et plus ou moins désorganisée, de toute façon inférieure sur les plans militaire et économique. L’Europe et les États-Unis, pour leur part, forment une coalition hétérogène dans laquelle les dirigeants doivent tenir compte d’intérêts économiques et de courants d’opinion souvent divergents. Horace contre les Curiaces. Les États-Unis, malgré leur supériorité matérielle et technologique, s’installent dans une phase de retrait. (60 % de l’opinion publique américaine se désintéresse du sort de l’Ukraine et souhaite que son gouvernement s’occupe des problèmes intérieurs.) Quant aux Européens, ils ne se soucient guère que de leurs crises respectives. 

Poutine, au contraire, poursuit un grand dessein qui satisfait pour l’instant la majorité de la population russe, avide comme lui de revanche et influencée par une propagande antioccidentale constante. Dans l’imaginaire politique véhiculé par le pouvoir russe, l’Occident n’a depuis le xviiie siècle d’autre idée que d’encercler et de diviser la Russie ; il est systématiquement présenté comme décadent, dominé par les homosexuels, tandis que Kiev serait un nid de fascistes. Si on élargit l’analyse au passé récent et à l’avenir possible, le tableau est assez différent.

Poutine, dès son arrivée au pouvoir, proclame sa ­volonté de « réparer la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle », c’est-à-dire la dissolution de l’URSS. Ses actions de force (la deuxième guerre de Tchétchénie, la guerre de Géorgie, l’annexion de la Crimée) ont toujours suivi des périodes de difficultés économiques et de désenchantement politique. L’aggravation de la corruption et de l’arbitraire a lassé les classes moyennes éduquées dans les grandes villes, comme on l’a vu en 2011 et 2012. Cette désaffection l’a conduit à un virage ultranationaliste et traditionaliste, sans compter de nouvelles alliances avec l’Église orthodoxe et les thuriféraires de l’eurasiatisme. Le thème de la citadelle assiégée, du complot international et la victoire sur des adversaires pourtant peu terrifiants ont servi à restaurer une popularité en déclin et à aller chercher, au cœur de la « Russie éternelle », de nouveaux soutiens.

Les actions de Poutine sont à la fois au service d’un grand dessein à long terme et résultent du choc imprévu du Maïdan qui efface le triomphe des Jeux olympiques de Sotchi. Ce mouvement risque de priver la future Union eurasiatique de son plus beau fleuron, menaçant de créer un contre-modèle démocratique aux portes de la Russie.

Quoi qu’il arrive dans les mois qui viennent (intervention militaire, guerre civile, sanctions financières ou simplement fuite des capitaux et réduction des investissements étrangers), la Russie semble vouée à s’enfoncer plus avant dans la stagnation ou même la régression due à l’absence de modernisation, au déclin démographique et, demain, à la baisse du prix de l’énergie. 

Contrairement aux États-Unis et à la Chine, la Russie ne semble pas être destinée à être l’une des grandes puissances de l’avenir. Dans ses duels diplomatiques, Poutine a fait montre d’une impressionnante virtuosité tactique et d’une stupéfiante imprévisibilité. Pourtant, sa puissance s’est toujours manifestée négativement, comme en Syrie, pour troubler un jeu dont il se sentait exclu et soutenir un tyran sanguinaire sans faire aucun effort pour dégager un règlement pacifique et durable. À l’intérieur de la Fédération de Russie, sa répression violente des mouvements d’opposition dans le Caucase a paradoxalement accéléré une islamisation qu’il redoutait. Par ailleurs, la mégalomanie quelque peu pathologique dont témoigne sa quête d’exploits à la Superman – voler avec les cigognes, chevaucher des ours, pêcher des statuettes antiques au fond des mers – risque de lui jouer des tours… 

Le résultat global dépend autant de l’action du chef d’État russe que des réactions de ceux auxquels il s’oppose (les Ukrainiens, l’Europe, les États-Unis). Ce qui semble sûr, c’est que si ­Vladimir Poutine a troublé gravement, et peut-être d’une manière irréparable à moyen terme, l’ordre européen et international, il est incapable d’en construire un autre qui soit plus prévisible, plus juste et plus pacifique. 

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