En 2006 se tenait à Saint-Pétersbourg un G8, le premier à se dérouler en Russie. J’écrivais alors pour la version russe de Newsweek et je me souviens bien de l’ambiance qui régnait à la veille de ce sommet. Elle était loin d’être festive et le débat ressemblait beaucoup à celui qui nous occupe aujourd’hui : un G8 en ­Russie, est-ce bien raisonnable ? Les Russes le méritent-ils ? Faut-il le boycot­ter ? À défaut, quelle attitude adopter pour garder ses distances et exprimer son ­mécontentement ?

Le contexte était différent, mais la hargne et la défiance étaient à leur comble, tout comme aujourd’hui. Je ne saurais plus dire pourquoi. Que reprochait-on à la Russie, en juin 2006 ? La Crimée était incontestablement et immuablement ukrainienne ; les homosexuels étaient des membres de la société russe à part entière. J’essaie de me souvenir pourquoi, finalement, les puissances occidentales se faisaient tant de mouron avant ce sommet de Saint-Pétersbourg ? Franchement, hors quelques affaires courantes, des broutilles, plus rien ne me vient à l’esprit.

On pourrait en déduire que les journalistes occidentaux avaient déjà pressenti que, huit ans plus tard, la Russie allait se comporter en véritable flibustier sur la scène internationale. Autre déduction possible : Poutine a décidé aujourd’hui de ne plus faire d’efforts, ayant constaté que, quelle que soit sa retenue, la communauté internationale continue de le critiquer, de lui tourner le dos et refuse toujours de voir le monde du point de vue russe. Alors Poutine se lâche complètement.

Les Occidentaux s’interrogent : a-t-il pris seul cette décision ou, comme on disait dans les journaux soviétiques, l’ensemble du collectif des travailleurs partage-t-il son point de vue ? Le régime de Poutine est-il une monarchie absolue ou est-il dirigé par une junte ? Tout est relatif : Poutine, encore aujourd’hui, est moins directif, moins dictatorial que le président Alexandre Loukachenko en Biélorussie, par exemple. Même si son pouvoir est bien plus centralisé qu’il ne l’était durant son premier et même son deuxième mandat. Au début des années 2000, les membres de l’administration présidentielle chuchotaient encore à l’oreille des diplomates comme moi que Poutine jouait collectif, qu’il prenait ses décisions avec les personnalités influentes qui l’avaient mis au pouvoir. 

Mais Poutine a rapidement pris le dessus sur tous ces hommes forts. Et avec son retour inattendu au poste de président, il a parachevé sa quasi-monarchie absolue. À l’étranger, cela n’a étonné personne. Aux yeux de la communauté internationale, la Russie était depuis longtemps la propriété personnelle de Poutine. Et nous, pensant que les Occidentaux simplifiaient, comme toujours, répondions, vexés : ce n’est pas aussi simple… Ne nous prenez pas pour des idiots ! 

Nous avions surestimé notre importance et nous n’aurions jamais pensé être traités avec une telle brutalité. Notre intelligence désavouée et notre dignité bafouée : voilà ce qui a provoqué le mouvement de protestation de l’hiver 2011-2012 contre les fraudes électorales. Notre niveau de vie est à peine inférieur à celui de la classe moyenne européenne, nous vivons comme elle, on n’avait pas le droit de nous faire ça, sans crier gare.

Eh bien, si. « ça », Poutine l’a fait aux classes moyennes, aux intellectuels et aux hommes d’affaires épris de liberté. Et ces dernières semaines, l’entourage direct de Poutine s’est lui aussi retrouvé à notre place. Hauts responsables politiques, diplomates, députés et gouverneurs, dirigeants des entreprises d’État et capitalistes proches du pouvoir, aucun n’a été consulté à propos de la Crimée. Ils n’ont eu d’autre choix que de valider une décision visiblement prise dans l’urgence par un seul homme. Qui aurait osé se risquer à partager avec lui la responsabilité d’une initiative aussi audacieuse ?

Il n’est pas vrai que Poutine préparait cette annexion depuis longtemps. En ­fêtant la nouvelle année 2014, il ne pensait certainement pas au rattachement de la Crimée. En revanche, il cherchait déjà un moyen de préserver les liens entre l’Ukraine et la Russie, ces liens politiques, économiques et fraternels qui tendaient à se défaire au fil des années. Lorsque, autour du 20 février, il est devenu clair que la Russie n’arriverait pas à sauver la totalité de l’Ukraine, Poutine a pris cette décision qui a précipité son pays et l’Europe dans une sorte d’archaïsme historique.

Intellectuellement, je comprenais le mouvement de Maïdan. Mais, à un moment donné, j’ai cessé de le soutenir. Pas parce qu’il s’oppose à Ianoukovitch ou à Poutine, cela m’est bien égal. Non, c’est à cause de l’esthétique de Maïdan : les prières collectives, les prêtres, les chants incessants de l’hymne national, le culte des victimes et des morts héroïques, les révolutionnaires et les combattants arborant casques et boucliers, les costumes nationaux, les discours pathétiques, la soif de vengeance… Tout cela m’a semblé terriblement archaïque, tellement xixsiècle. Et voilà que nous sommes tous rejetés vers ce xixe siècle, au temps des frontières redessinées, des occupations armées et du conflit classique Russie-Europe.

Poutine a décrété que l’Europe l’avait trahi, comme d’habitude. Lui qui avait fermé les bases militaires russes au Vietnam et à Cuba, qui avait été le premier à exprimer sa compassion le 11 Septembre, lui qui cherchait à intégrer la Russie dans la civilisation occidentale exigeait seulement que cette dernière prenne en compte sa vision du monde, qu’il pense partagée par tous les Russes (et il n’a pas tout à fait tort). Or quelle est cette vision ? Il considère, en particulier, qu’il existe une terre slave sur laquelle la Russie a un droit de regard prioritaire, comme s’il disait : nous, on comprend ce qui s’y passe, contrairement à vous. 

Surtout, Poutine, comme nombre d’entre nous, sait que l’Europe et l’Occident n’ont pas besoin de l’Ukraine. Pas plus qu’ils n’ont besoin de la Géorgie ou de la Biélorussie. Sans l’Ukraine, l’Europe ne se sent pas amputée. Quand elle fait semblant de se préoccuper de l’Ukraine, c’est à la Russie qu’elle pense. Poutine estime que l’Occident ne se préoccupe de l’Ukraine que dans les moments où il redoute que Kiev ne se rapproche de Moscou. Alors se réveillent la peur ancestrale et l’instinct de conservation antirusse propres aux Européens. Au fond, Poutine ne croit pas à une Ukraine indépendante de la Russie : après tout, elles vivent ensemble depuis des siècles.

Ce n’est pas seulement parce que Poutine juge Obama faible et idéaliste qu’il n’a pas peur de la riposte occidentale. Il juge l’Occident trop mou, trop délicat pour risquer des vies pour Kiev. Selon sa vision du monde, qu’il tente depuis un an et demi de faire passer pour une idéologie politique nationale, l’Europe serait sortie du droit chemin tandis que la Russie resterait garante du bon sens et des valeurs originelles de l’Europe chrétienne. (L’idée ne manque pas de piquant… De quelles valeurs chrétiennes est-il question dans un pays qui a décimé ses croyants plus sauvagement qu’aucun autre ? De quel bon sens parle-t-on pour un peuple qui a fait trois révolutions au xxe siècle et s’est essayé à toutes les utopies sociales possibles ? – mis à part la ségrégation raciale, Dieu merci.) Enfin, pense-t-il, les pays européens aussi ont redessiné leurs frontières par la force. Et si la Russie veut faire partie de cette bonne vieille Europe, elle peut bien remodeler à son tour son territoire. Comme au temps de Napoléon et du Risorgimento.

Les États-Unis ont adopté des sanctions ciblées contre des milliardaires tels Iouri Kovaltchouk, Guennadi Timtchenko ou les frères Rotenberg, tous amis fidèles de Poutine. C’est plus habile que de s’en prendre aux députés, même si ceux-ci mériteraient une punition plus sévère encore. On pourrait espérer que les amis de Poutine, se sentant entravés, demandent à leur cher Vladimir de faire marche arrière. Mais non, on aura beau faire pression sur les Rotenberg et les autres, cela ne changera rien. Car si ces hommes, devenus milliardaires sous Poutine, lui doivent leur fortune, lui ne leur doit pas son pouvoir.

Surtout, en volant la Crimée à l’Ukraine (que les Criméens eux-mêmes, la plupart des Russes et une moitié des Ukrainiens considèrent comme une « terre russe », certains voyant même le pays tout entier comme un appendice de la Russie), Poutine a enfin trouvé une réponse à la question que lui posaient le peuple et l’Histoire : pourquoi est-il revenu en position de force au Kremlin ? Cette question restait sans réponse depuis l’automne 2011. C’est vrai : pourquoi donc était-il revenu ? Pour faire quoi ? Aucune réponse n’était convaincante. La Russie assurait très bien sa stabilité sans lui. 

Son départ en 2008 n’avait provoqué aucun cataclysme, la Russie n’avait pas besoin d’être sauvée, si ce n’est de la crise économique mondiale. Oui, mais les indicateurs économiques russes stagnent tandis que l’Occident remonte doucement la pente. Et une lutte efficace contre la corruption nécessite plutôt un renouvellement que le retour du fils prodigue. 

Il serait donc revenu pour nous bercer de spiritualité et débarrasser la Russie des homosexuels ? Ça, c’est pour la petite histoire et Poutine le sait très bien. Il serait revenu pour renforcer sa situation financière et celle de ses proches ? Arrêtons donc de tout ramener à l’argent dès qu’il s’agit de la Russie ! Voilà, il tient donc enfin sa réponse. Je suis revenu, nous dit-il, pour rétablir la vérité historique, pour rendre la Crimée à la Russie. Et il sera prêt à aller très loin pour défendre sa nouvelle place dans l’histoire russe, tant qu’il sera là ou tant qu’une autre réponse, plus convaincante, n’aura été trouvée à cette question. 

Traduit du russe par Polina Petrouchina

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