Au milieu des années 2000, je me trouvais par un matin glacial à la morgue de Moscou pour y rencontrer le médecin légiste de toutes les Russies, un Sibérien aux yeux rieurs. Je menais alors une enquête sur la mort des marins du Koursk, ce gigantesque sous-marin nucléaire échoué par 100 mètres de fond en mer de Barents suite à la probable explosion d’une torpille défectueuse. 

Le drame avait eu lieu pendant des manœuvres de la flotte du Nord. Cette enquête m’avait mené préalablement à Mourmansk, base du sous-marin. J’en étais revenu avec la conviction qu’une bonne partie de l’équipage avait été tuée à la suite de l’explosion, mais que vingt-trois marins, dans un premier temps, avaient survécu. La faible profondeur à laquelle le navire s’était échoué laissait place à plusieurs solutions de sauvetage proposées alors par les marines occidentales. 

Dans toute démocratie digne de ce nom, ces jeunes hommes auraient été sauvés. Mais en Russie, s’agissant d’affaires militaires, la tradition est de protéger le secret bien avant la vie des hommes. 

À l’heure de son déroulement et dans celles qui suivirent, l’origine du drame était mal connue. D’un côté, on parlait de torpille défectueuse, ce qui risquait de confirmer la thèse répandue selon laquelle la flotte russe se délabrait. Mais la rumeur d’une collision avec un sous-marin américain espion se diffusait tout aussi largement. Les survivants, par leur témoignage, risquaient de contredire la thèse officielle et cela, le Kremlin et son nouveau maître, Vladimir Poutine, n’en voulaient pas. On laissa donc mourir les marins des derniers compartiments étanches. Une suroxygénation de l’espace provoqua l’explosion fatale. Les corps ne furent pas rendus à leur famille et restèrent entreposés dans ce bâtiment glauque où je m’étais rendu.

Le silence de leur famille fut soit acheté, soit imposé par la menace. Dès lors Mourmansk fut interdite aux étrangers sans autorisation préalable et je compris que dorénavant je ne serai pas le bienvenu en Russie.

Poutine n’a rien d’un personnage extraordinaire. Il n’est que le produit d’une tradition, celle d’un peuple cultivé qui confond inlassablement fierté nationale et servitude. Le peu de goût pour la liberté individuelle va de pair avec un mépris pour la vie humaine qui ne s’est jamais démenti. La Russie, dans son évolution apparemment radicale, ne connaît que de courtes transitions pour se stabiliser au final dans le seul régime qui semble lui convenir, la tyrannie majoritaire. Du tsarisme au régime actuel de cleptocratie en passant par soixante-dix ans de dictature communiste, rien ne semble vraiment changer. La seule période de liberté de l’avis même des Russes se serait déroulée sous Eltsine, pendant cette joyeuse pagaille qui a suivi la chute du Mur où leurs dirigeants, trop occupés à faire de l’argent, en avaient perdu leur goût pour l’autorité. L’accalmie fut de courte durée.

Mis en place par Eltsine, Poutine n’est pas long à comprendre que les fortunes gigantesques qui se sont formées depuis l’entrée de la Russie dans le capitalisme sauvage ne sont pas entre les bonnes mains. Les anciens de la nomenklatura ont été oubliés, en particulier les ex-agents du KGB dont il fait partie, lui, le petit colonel médiocrement noté. Dans sa lutte contre la spoliation, les Russes le soutiennent. Sans savoir qu’il va échanger une spoliation contre une autre, la sienne et celle de ses amis. Alors il menace, exécute, déporte avec méthode et reprend le contrôle du pétrole, du gaz et de bien d’autres industries. Il sait aussi satisfaire l’appétit pour l’ordre de sa population en mettant au pas les mafias caucasiennes.

Le grand Russe blanc orthodoxe est de retour, fier d’exalter son identité qui reprend ce qu’il y a de plus saumâtre dans l’âme humaine, le racisme et l’homophobie. L’avènement d’un Noir à la Maison-Blanche et l’adoption de plus en plus large du mariage gay sont pour lui autant de signes d’un affaiblissement de l’Occident. L’homme est sans surprise. Son manque d’empathie associé à une nature violente ne laisse pas de place au doute et la classe moyenne russe se plaît à s’identifier à cette brute manipulatrice qui, non contente d’être globalement majoritaire dans le pays, s’acharne à écraser l’opposition.

Sur la scène internationale, il navigue en soutenant les vampires postcommunistes comme en Ukraine, sans jamais oublier ses propres intérêts. Ponctionnée par une oligarchie dont il est le parrain, la Russie progresse peu sur le plan économique et social. L’annexion de la Crimée est le masque impérialiste de cet échec. Face à une Europe et des États-Unis qui ne sont pas prêts à mourir pour Sébastopol, Poutine a une marge de manœuvre, mais pas illimitée.

Ce réactionnaire pitoyable, qui pense que la corruption est le meilleur moyen pour convaincre quand la force n’est pas permise, est résolument un homme du passé. Et le passé en Russie, on le sait, dure plus longtemps qu’ailleurs. 

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