Le dessin est fameux ! Signé Caran d’Ache, il paraît dans Le Figaro le 13 février 1898. On y voit un dîner de famille où le patriarche, docte et souriant, s’adresse à sa tablée joviale du dimanche : « Surtout ! ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ! » Le carton suivant montre un pugilat général, entre tous les membres du clan, à coups de poing et de fourchette, sous-titré par cette sobre légende : « … Ils en ont parlé… »

C’est le portrait craché de ce qu’est devenu notre espace public, à ceci près que les réseaux sociaux ont remplacé le repas dominical. Si je tente un classement « au doigt mouillé », des querelles qui divisent, arrivent en tête les relations homme-femme (« pour ou contre Polanski ») ; le salut de la planète (« pour ou contre Greta Thunberg ») ; le rapport à l’Islam (« pour ou contre l’islamophobie ») ; le rapport à l’antisémitisme (« pour ou contre "quand même, ils sont partout" ») ; le racisme systémique, les violences policières, etc. Ce sont les sujets sur lesquels on ne peut plus parler sans déchaîner la tempête ni prendre des risques pour sa réputation, sa tranquillité, voire son intégrité physique. Sur ces sujets, les fusils sont prêts à tirer, la cavalerie prête à charger. Dès le premier mot, l’argumentation cédera à l’indignation. Chacun a en stock son petit lot d’informations d’expert en herbe (plus ou moins vraies et plus ou moins complètes) qu’il crachera d’emblée pour faire porter l’opprobre sur son abject opposant.

Je n’échappe pas à cette règle (et comme toi, cher lecteur, je participe à cet immense champ de bataille), même si je pense que, sur chacun de ces sujets, il reste possible d’accéder à une opinion robuste, plausible, raisonnable, et – osons le gros mot – vraie ! La vigueur des clivages m’incite pourtant à penser que là n’est pas vraiment le but. Alors

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