Quand je suis arrivée à Paris en juin 1968, juste après la révolution, j’ai ressenti un choc. J’avais pourtant connu le Swinging London, les filles qui se baladaient pieds nus sur King’s Road avec un simple tee-shirt et une robe à cinq balles, l’effervescence culturelle, David Bailey et Twiggy, les Beatles et les Stones, mais, en réalité, entre l’internat à l’île de Wight et mon mariage avec John Barry, j’étais un peu passée à côté. Cette ambiance m’avait juste donné l’arrogance de m’habiller court et de me promener avec mon panier acheté à Berwick Market pour trois fois rien, je crois qu’il était portugais.

Paris représente pour moi la découverte de la liberté. Il faut dire qu’avec Serge, j’étais sidérée par la vie nocturne parisienne, toutes ces lumières qui nous attirent comme des papillons. Nos nuits commençaient Chez Régine ou Chez Castel, on passait par une boîte de jazz près de l’Étoile, Le Calavados, où Serge jouait à quatre mains avec Joe Turner. On continuait au Raspoutine, les musiciens nous raccompagnaient sur le trottoir en jouant la Valse triste de Sibelius, puis chez Madame Arthur, un cabaret transformiste où le père de Serge avait été pianiste. Nous finissions aux Halles qui n’avaient pas encore déménagé à Rungis. Je faisais rire tout le monde en parlant français avec les mots de slang de Serge.

Je n’en revenais pas de toute cette liberté : je refusais d’entrer chez Maxim’s sans mon panier, Serge disait que nous partirions s’il n’était pas accepté. On se retrouvait à une heure du matin dans un restaurant avec des bouteilles de vin rouge dans mon panier, on restait bavarder pendant des heures dans des cafés.

Je trouvais que les Français, garçons et filles, avaient un charme fou. Je n’avais pas eu le même sentiment cinq ans plus tôt quand j’avais passé quelques semaines dans une pension du XVIe arrondissement, boulevard Lannes, où de jeunes Anglaises finissaient leur éducation. Je me souviens d’un institut place des États-Unis où l’on apprenait à faire des truffes au chocolat. Je me souviens aussi qu’Édith Piaf habitait dans le même immeuble ; à sa mort, les paparazzis m’avaient prise pour Françoise Hardy. Je me souviens surtout que les Françaises se moquaient de nous, elles voyaient bien que nous étions moins bien finies qu’elles. Cinq ans plus tard, tout avait changé, une Anglaise à Paris, c’était devenu la crème de la crème.

Serge disait toujours qu’il valait mieux vivre dans une chambre de bonne à Saint-Germain-des-Prés que dans une grande maison dans le XVIe, je suis d’accord. Les Ve et VIe arrondissements sont devenus mon village, j’ai conscience de ma chance. J’ai adoré la gaieté de la rue Jacob, le marché de la place Monge, la possibilité de cavaler vers un cinéma où l’on peut visionner des films du monde entier. Si Ken Loach et Mike Leigh n’avaient pas l’avance sur recettes, comment tourneraient-ils ? Ces oiseaux-là doivent être ravis que Paris existe. On n’oublie jamais le premier accueil. La chaleur avec laquelle Paris m’a adoptée me ravit aujourd’hui encore.

J’ai toujours adoré petit-déjeuner dans mon café près de Jussieu. J’aime retrouver les mêmes serveurs, c’est une confrérie dans laquelle je suis à mon aise ; ils me connaissent, on parle de tout et de rien, je deviens un garçon comme eux et cela me plaît beaucoup. J’ai aussi un rapport très honorable avec les taximen, c’est une chance folle de pouvoir déballer ses problèmes devant eux, ils font un métier formidablement nécessaire. Actuellement, ils râlent à cause des travaux et des embouteillages. Pour ma part, je ne m’éloigne plus guère du boulevard Saint-Germain, comment pourrais-je me plaindre ? Je suis trop vieille pour faire du vélo ou de la trottinette et même pour envisager la pollution comme une menace prioritaire. Si tu vis à la sortie de Paris, c’est sans doute autre chose.

En 1986, quand je jouais La Fausse Suivante au théâtre des Amandiers de Nanterre, les taxis refusaient de venir nous chercher dans ces « quartiers dangereux ». Patrice Chéreau m’avait appris à traverser en voiture le boulevard circulaire et souterrain de La Défense. Ces dernières années, j’ai été longuement soignée à l’hôpital Avicenne de Bobigny. Je me baladais parfois dans la ville pour y dénicher un sandwich. Mes copains, ma famille prenaient le tramway pour venir me visiter. L’hôpital public français est une merveille, les Anglais en sont très conscients.

J’étais en soins intensifs, au-dessus des urgences, quand les premiers blessés du Stade de France sont arrivés. C’est ainsi que j’ai appris ce qui s’était passé le 13 novembre 2015. Je n’ai eu de cesse, ensuite, de sortir pour aller à la République poser une bougie, témoigner de ma compassion, tenir la main des gens. Je n’avais jamais vu des Parisiens se prendre dans les bras. Cela m’a rappelé la réaction des Anglais après l’attentat sur le pont de Londres, ce sang-froid, ce sens de la solidarité, ces gens qui dans le bus vous disaient : « Love, take care. »

En tout cas, j’aurais trouvé impossible de rentrer vivre à Londres. Autant ma fille Charlotte adore l’anonymat de New York, autant, moi, je ne pourrais me passer de toute cette gentillesse. Je pourrais dire que je suis une Anglaise à Paris. Avec ma fille Kate, nous disions que nous étions prêtes à mourir pour la France et des Français répondaient en souriant : « Eh bien, pas nous ! » L’humour n’est pas un monopole anglais. 

 

Propos recueillis par PATRICE TRAPIER

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