La voix du poète

Jour d’élection, novembre 1884

par WALT WHITMAN (1819-1892)

S’il fallait que je nomme, ô Monde de l’Ouest, tes plus puissants spectacles,
Ce ne serait pas toi Niagara – ni vous prairies illimitées – ni tes vastes crevasses canyon, Colorado,
Ni toi Yosemite – ni Yellowstone avec ses spasmes de geyser bouclés montant dans le ciel puis disparaissant puis reparaissant,
Ni les blancs conifères de l’Oregon, ni la puissante ceinture lacustre du Huron – ni le fleuve Mississippi :
Non, ce que je sélectionnerais à l’instant, dans notre bouillant hémisphère humain – ce serait le vibrement de la toute petite voix tranquille – le jour où l’Amérique fait son choix
(L’essentiel n’est pas le produit du choix, ce qui compte c’est l’acte, le choix quadriennal),
Toute l’étendue du Nord au Sud sous excitation – rivage de l’océan ou terres intérieures – du Texas au Maine – des États de la Prairie au Vermont, à la Virginie, la Californie,
Avec la pluie terminale des votes tombant d’Est en Ouest – paradoxe et conflit,
L’innombrable pluie pleuvant ses flocons de neige – (un conflit sans glaive,
Pourtant plus décisif que toutes les guerres romaines antiques ou napoléoniennes modernes) : choix pacifique absolu,
Bonne ou mauvaise l’humanité – le choix accueille les pires désavantages, le déchet, la lie :
– Mais l’écume et le ferment dans le vin ? cela le purifie : tant que le cœur halète, la vie brille :
Orage, vents de tempête guident de précieux vaisseaux,
N’ont-ils pas gonflé les voiles d’un Washington, d’un Jefferson, d’un Lincoln ?

 

Feuilles d’herbe © Éditions Gallimard, 2002, pour la traduction française de Jacques Darras 

 

Les primaires américaines ne datent pas de l’indépendance mais du xxe siècle. Elles coûtent cher, c’est sûr, mais limitent l’entre-soi des conventions. Reprochons-leur surtout leur étalement dans le temps, alors que l’élection présidentielle se doit d’unir le peuple d’un pays large comme son continent. C’est cette particularité des États-Unis que Walt Whitman exalte dans ce poème sur le mois de novembre 1884. Le démocrate Grover Cleveland l’emporte alors sur James G.Blaine. Qu’importe que son nom soit moins célèbre que ceux de Washington ou de Lincoln ! Ancien journaliste, le poète sait se projeter dans l’avenir à partir d’une actualité pas toujours prestigieuse. Son grand œuvre, Feuilles d’herbe, est un mélange de la Bhagavad-Gita et du quotidien sensation-naliste New York Herald, dira le penseur Emerson. Sans jamais surplomber son lecteur, l’écrivain se met au service de la grande Idée démocratique « des Individus parfaits dans leur liberté ». Son objectif est moral : former les populations aux valeurs nécessaires à la République, cette construction inachevée. Admirez le souffle de ces vers, longs comme des versets, dont les énumérations magnifient le cosmos. Walt Whitman soigna les jeunes soldats blessés de la guerre de Sécession. La paix revenue, il regretta que l’amélioration des conditions de vie n’aille pas de pair avec celle de la spiritualité. Et si les primaires, françaises ou américaines, étaient avant tout l’opportunité d’un débat entre citoyens, et d’un grand élan de fraternité ? 

 

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Le chiffre de Jean ViardAux urnes, citoyens !Jean Viard