Pourquoi êtes-vous l’un des plus ardents avocats du processus des primaires ?

Les primaires sont un pas dans la nécessaire modernisation de notre démocratie. Elles empêchent les appareils des partis, avec leurs chefs et leurs barons, de confisquer la désignation du candidat à la présidentielle. Cette idée a progressé à gauche avec le premier rapport de la fondation Terra Nova, en 2008, que j’avais coprésidé à l’époque. Avec mon ami Guy Carcassonne, nous avons mené deux combats : la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) et le non-cumul des mandats. Cela nous a pris trente ans. Pour les primaires, tout est allé très vite.

Pour quelles raisons ?

D’abord à cause de la crise du PS lors du désastreux congrès de Reims, en novembre 2008. Au terme du processus, quand Martine Aubry a été désignée premier secrétaire, il lui a fallu imprimer sa marque, rénover le parti. Elle a regardé ce que l’on pouvait trouver « en magasin ». Il y avait des propositions sur le non--cumul des mandats et sur l’organisation de primaires. Elle les a faites siennes. Pour faire progresser une idée en France, il faut qu’elle ait été étudiée, discutée, amendée et passe pour nouvelle. Et puis qu’un politique en nécessité d’agir s’en empare. Nicolas Sarkozy a trouvé et pris la QPC. Martine Aubry les primaires et le non--cumul des mandats.

Le passage de la bipolarisation de notre vie politique à la tripartition est l’autre facteur. Autrefois, au moins à droite, le premier tour de l’élection présidentielle tenait lieu de primaires. On choisissait entre -Giscard d’Estaing et Chaban-Delmas, Chirac et Barre, Balladur et Chirac. À partir du moment où le risque existe que les deux candidats d’une même famille politique tombent, tout change. C’est le paradoxe : nous devons largement les primaires, que je considère comme une avancée démocratique, aux Le Pen !

À quand remonte l’idée d’organiser des primaires ?

C’est à droite que l’on retrouve les premières formulations, pour surmonter les divisions qui servirent Mitterrand. Une fois n’est pas coutume : hommage à Charles Pasqua ! Mais c’est à gauche qu’ont lieu les premiers exercices pratiques après le renoncement de Jacques Delors, en décembre 1994, à devenir candidat à l’élection présidentielle. À ce moment-là, le PS se tourne vers Henri Emmanuelli, premier secrétaire et, à la surprise générale, Lionel Jospin se déclare candidat. Pour la première fois, il s’agit d’un vote libre des militants. Pas sous le contrôle du chef de section. Pas à main levée. Un vote à bulletin secret. Et Jospin pulvérise Emmanuelli. Personne ne l’avait vu venir dans le parti.

L’instauration des primaires a été liée à l’absence d’un leadership clair à la tête des partis. Mais faut-il appliquer ce système au président sortant ? 

Regardez les États-Unis. Contrairement à ce que l’on croit, le président sortant doit se présenter aux primaires. C’est la plupart du temps formel mais, à deux reprises, le président a échoué. En 1952, Harry -Truman doit renoncer après sa défaite dans le New Hampshire. Lyndon Johnson aussi en 1968. 

En France, dans le débat en cours sur la primaire à gauche, vous avez deux points de vue et c’est fascinant. D’un côté, la vision monarchique, césaropapiste : il est inenvisageable que le président de la République se soumette à une primaire… De l’autre côté, une conception qui n’est pas plus démocratique, voudrait que François Hollande ne puisse pas se présenter. C’est le point de vue de la pétition publiée dans Libération début janvier. C’est celui exprimé subrepticement par Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste. Détournement antidémocratique derrière un glissement sémantique : ce courant ne demande plus une primaire de la gauche mais une primaire à gauche, ce qui revient à dire de la « vraie gauche », de la « gauche de la gauche ». Mais qu’est-ce qu’une primaire où François Hollande ne pourrait pas se présenter ? Les primaires ne sont pas une commodité tactique, un moyen de nuire à son rival, mais un processus d’essence démocratique ouvert à toutes les sensibilités. On ne décide pas de qui à droit d’y participer. À ce jeu-là, en interdisant Hollande, ces personnes ouvrent la porte à la candidature de Manuel Valls dont ils ne veulent pas !

Votre position sur les primaires a-t-elle évolué depuis le rapport de Terra Nova en 2008 ?

J’y suis toujours très favorable. Je constate que les Français, sur ce sujet comme sur d’autres, manifestent une culture politique et un rapport au droit assez particulier. Spontanément, nous n’avons pas les mêmes exigences démocratiques que la plupart des pays qui nous entourent. Les exemples abondent. Dans quel pays un candidat, dont les comptes de campagne ont été annulés par le Conseil constitutionnel, pourrait songer à se représenter ? Dans quel pays, sans même que cela surprenne ou suscite un début de débat, peut-on nommer à la présidence du Conseil constitutionnel un pur politique ? Dans aucune démocratie, sauf la France.

Mais nous apprenons progressivement. Je pense à tout ce qui est fait pour lutter contre la fraude. À droite, Thierry Solère, député des Hauts-de-Seine (Les Républicains), est parvenu à faire valider beaucoup de points importants par les représentants des candidats potentiels à la primaire. Il s’inspire de ce que le PS a fait et la droite fera encore mieux grâce à une Haute Autorité indépendante, à la réunion de moyens financiers pour subvenir au coût de cette primaire. Le PS avait ouvert 8 000 bureaux de vote. La droite en ouvrira quasiment 11 000. Il faut beaucoup d’organisation puisque cela suppose des isoloirs, des urnes, des scrutateurs… La tenue d’un scrutin de cette ampleur nécessite la mobilisation de près de 80 000 scrutateurs bénévoles. Comment piloter un tel vote si vous n’êtes pas un parti fort de ses dizaines de milliers de militants prêts à se dévouer ? On peut espérer qu’un jour les Français, qui ont une mauvaise image de leurs partis, leur soient reconnaissants de l’organisation des primaires.

Quels sont les défauts que l’on peut leur imputer ?

J’en vois deux. Jérôme Jaffré vient d’analyser pour le CEVIPOF le corps électoral des primaires. Il est plus âgé et socialement plus privilégié que l’électorat de l’élection présidentielle. Il existe donc une déformation de cet électorat à droite comme à gauche. Le second défaut se caractérise par une prolifération sondagière avant même la primaire. Les sondages indiquent qui a le plus de chances de gagner la présidentielle. Et de plus en plus d’électeurs se déterminent en fonction de cela. C’est ce qui explique l’affaiblissement de Nicolas Sarkozy aujourd’hui. C’est ce qui avait servi à François Hollande pour battre Martine Aubry. Du coup, la déformation sociologique est moins grave : les électeurs de la primaire se calent sur l’électorat global de leur camp.

Assiste-t-on par ce biais à une américanisation de la vie politique française ? 

Si vous pensez à la liberté de la presse, à la composition de la Cour suprême, aux pouvoirs du Congrès, je crains que nous n’ayons pas cette américanisation-là ! Pour le reste, concernant la personnalisation du pouvoir, le rôle des médias, l’accélération du temps, la primaire y participe bien sûr. Mais ces phénomènes auraient lieu sans elle. Ceux qui sont contre les primaires leur imputent tous les défauts de notre système. Cela n’a pas de sens. Les primaires ne résoudront pas tous les problèmes, mais elles ne sont pas responsables de tous nos maux.

Idéalement, je préférerais une VIe République et un modèle primo-ministériel comme au Royaume-Uni, en Allemagne ou en Espagne. Une vraie démocratie parlementaire où le Premier ministre rend compte devant l’Assemblée. Je trouve cela infiniment plus démocratique. Simplement, ce système est inenvisageable en France, sauf révolution. D’abord parce que les Français sont très attachés au mode de désignation du titulaire du pouvoir suprême ; ensuite parce qu’il est inimaginable qu’un président venant d’être élu explique que ce système est néfaste et qu’il faut le changer. Donc, à défaut d’une VIe République idéale et en dépit de mon mendésisme fondamental, je suis partisan de tout ce qui peut corriger la Ve dans un sens démocratique. 

 

Propos recueillis par Éric Fottorino et Laurent Greilsamer

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