La voix du poète

Émile Verhaeren (1875-1926),
La Mort

Un ciel étrange et roux brûle la terre moite ;
Des tours noires s’étirent droites
Telles des bras, dans la terreur des crépuscules ;
Les nuits tombent comme épaissies,
Les nuits lourdes, les nuits moisies,
Ou, dans l’air gras et la chaleur rancie,
Tombereaux pleins, la Mort circule.

Ample et géante comme l’ombre,
Du haut en bas des maisons sombres,
On l’écoute glisser, rapide et haletante.
La peur du jour qui vient, la peur de toute attente,
La peur de tout instant qui se décoche,
Persécute les cœurs, partout,
Et redresse, soudain, en leur sueur, debout,
Ceux qui, vers le minuit, songent au matin proche.

Les hôpitaux gonflés de maladies,
Avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges,
Regardent le ciel trouble, où rien ne bouge
Ni ne répond aux détresses grandies.

Les égouts roulent le poison
Et les acides et les chlores,
Couleur de nacre et de phosphore,
Vainement tuent sa floraison.

De gros bourdons résonnent
Pour tout le monde, pour personne ;
Les églises barricadent leur seuil,
Devant la masse des cercueils.

Et l’on entend, en galops éperdus,
La mort passer et les bières que l’on transporte
Aux nécropoles, dont les portes,
Ni nuit ni jour, ne ferment plus.

Tragique et noire et légendaire,
Les pieds gluants, les gestes fous,
La Mort balaie en un grand trou
La ville entière au cimetière. 

Extrait de « La Mort », Les Villes tentaculaires, Deman, Bruxelles, 1895

 

Dans « La Mort », Émile Verhaeren dépeint d’abord une faucheuse « journalière et logique », chez elle dans les quartiers bourgeois comme chez les miséreux. Puis c’est la « Mort grande et sa légende » qui étend son aile sur les vers ci-dessus. Une Mort majuscule, d’épidémies et d’épouvante, qui naît de la mémoire collective du choléra autant que des cauchemars. La langue française, devenue folle à force d’appositions, multiplie répétitions et adjectifs pour un récit hallucinatoire. Les mètres pairs se mêlent : majoritairement des octosyllabes et des alexandrins. Sous un ciel fiévreux, les lieux qui se succèdent personnifient les efforts vains et l’angoisse des citadins. Car les villes tenta-culaires favorisent la contagion même si les champs ne sont pas en reste. Le poète belge avait déjà montré une Mort saoule contre laquelle le Christ et la Vierge ne peuvent rien dans Les Campagnes hallucinées. Quelques années plus tôt, dans Les Débâcles, il réclamait sa « couronne d’épines ! / Une épine pour chaque pensée ». Émile -Verhaeren trouverait-il une ivresse salvatrice dans l’évocation des douleurs et de l’absurdité de l’existence ? -Bientôt, en écrivain fraternel, il célèbrera la Science, seule capable de nous affranchir du culte de la mort et de son délire. 

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