Point de vue

La tentation inconsciente d’exclure l’Autre

Si les premières manifestations de la fièvre sont les frissons, alors on peut dire que la simple évocation d’Ebola a déjà produit en nous ses effets. Tel fut le cas avec une grippe aviaire dont la peur, plus encore que la maladie elle-même, s’avéra contagieuse. De même, une certaine folie qui s’empara des bovins nous entraîna à notre tour – imparable logique – dans une véritable psychose ! 

La peur est légitime, surtout lorsqu’elle est attisée par des tableaux apocalyptiques qui affolent les populations avec des menaces de fin du monde et lancent les gouvernements dans des dépenses parfois inconsidérées. Comment ne pas craindre un mal dont on nous décrit les ravages, surtout lorsque l’on sait qu’aucun vaccin, à ce jour, ne peut en interdire l’accès à notre corps ? Oui, l’hypothèse d’une épidémie réveille dans l’imaginaire collectif les spectres de ces maux que l’on croyait éradiqués, lèpre, peste et choléra, ennemis invisibles dont aucun rempart ne pouvait autrefois empêcher la sournoise progression et qui, chassés depuis longtemps par la porte de l’Occident, reviennent par la fenêtre de l’Afrique ! 

La peur a cependant des aspects positifs : elle peut protéger et son apprentissage fait d’ailleurs partie de l’éducation du tout-petit ; un enfant qui ne craindrait ni le feu ni le vide s’exposerait en effet à de grands dangers. Mais s’il existe des peurs salutaires, face à des risques réels, il en est d’autres – les plus nombreuses – qui n’ont qu’un rapport très lointain avec le danger qui les provoque et dans lesquelles l’inconscient joue un rôle prépondérant : les phobies, par exemple, où l’intensité de l’affect ressenti est sans commune mesure avec ce qui le cause. La psychanalyse nous a appris que l’objet qui déclenche la panique n’est en réalité que le support d’une peur inconsciente, -archaïque, qui s’est fixée par déplacement sur un ennemi identifiable et donc évitable. En est-il de même pour la catastrophe sanitaire qui mobilise aujourd’hui les médias ? Quelle peur plus profonde se cacherait sous la menace d’une épidémie et la rendrait plus inquiétante encore ?

Aux deux termes généralement utilisés par la presse dans ses grands titres : psychose et peur, il convient d’en ajouter un troisième tout autant adapté à décrire les effets du phénomène : l’angoisse. Il semblerait bien que les réactions du public face à une -mena-ce comme celle d’Ebola se manifestent sous la forme d’un subtil cocktail des trois. On y retrouve en effet la perte de la réalité et la vision délirante du monde que l’on observe dans les psychoses, laquelle est -entretenue par certains médias qui, soufflant sur les braises au mépris d’une objectivité scientifique, font naître dans l’opinion une véritable panique à partir de prophéties parfois… délirantes. Il est évident qu’une -atteinte incurable a de quoi effrayer et qu’il est légitime de ressentir de la peur face à elle ; ce sera donc plutôt à l’angoisse, qui présente cette particularité d’être une peur sans objet, que s’intéressera le psychanalyste, la dimension inconsciente y exerçant le plus directement ses effets. 

Dans le domaine clinique, Freud nous l’a appris, ce sont les mécanismes patho-logiques – mieux que l’étude du psychisme dit « normal » – qui nous apportent les enseignements les plus précieux sur le fonctionnement de l’inconscient. De la même manière, c’est l’utilisation perverse du phénomène qui peut nous éclairer sur ce qui se dissimule sous le souci prophylactique. Ce dernier est sous-tendu par une peur inconsciente, liée à la présence chez nous d’une population dite « à risque » : écarter la menace virale reviendrait dès lors pour certains à écarter de notre territoire une partie de la population du globe qui, non contente de nous envahir, apporterait avec elle coutumes archaïques et menaces d’épidémies. Le Moyen Âge culturel aussi bien que sanitaire frapperait ainsi à nos portes ! C’est par une semblable attitude que s’illustre aujourd’hui le Front national, comme déjà il l’avait fait à l’époque de l’apparition du sida. À travers ce virus qui nous venait du continent africain, c’était l’Autre absolu, l’étranger, puis par extension le déviant, nommé « sidaïque » (la rime avec judaïque étant évidemment volontaire) dont la salive, voire le souffle, menaçait de s’introduire en nous et dont la simple proximité constituait un danger qu’il convenait d’isoler, puis d’éliminer. 

Ceux qui, dans le monde politique, flattent nos instincts les plus bas associent la menace virale d’Ebola à l’invasion de notre sol par des étrangers. C’est ainsi que les frontières de notre pays viendraient, dans une logique inconsciente, se confondre avec celles de notre corps, le seul remède étant de les rendre étanches et infranchissables, ce qui équivaudrait à créer une symbolique combinaison anti-Ebola, sorte de vaccin géographique. Ce raisonnement trouve sa sinistre apogée avec les propos récents de Jean-Marie Le Pen affirmant que « monseigneur Ebola » pourrait régler le problème de l’immigration, ce qui constituerait une forme de « solution » (finale, on le comprend à demi-mot). Dans ce scénario, le message à peine subliminal est clair : le danger de l’envahissement par des étrangers se double d’un processus pathologique invasif, les deux devant donc être éradiqués. 

« I’m a Liberian, not a virus », proclame douloureusement un panneau sur la poitrine d’une jeune femme africaine, dénonçant l’assimilation dont souffre son peuple. Le discours antisémite relève du même mécanisme lorsqu’il fait, encore aujourd’hui, du Juif un ennemi masqué se glissant insidieusement dans le corps social pour en prendre le contrôle, voire le détruire à la manière d’un virus.

L’inquiétude légitime causée par le réel danger sanitaire que représente Ebola entrerait donc ainsi en écho avec une dimension inconsciente, qui en exacerbe l’effet apeurant. Cette peur archaïque, clairement lisible chez certains, mais présente en chacun de nous, nous avons le choix éthique de la combattre ou, comme le font hélas les zélateurs de l’exclusion, de l’ériger en dogme : elle touche à l’étrangeté de l’Autre, celui dont l’altérité même menace notre intégrité, peur qui est à la source de toutes les haines et de tous les racismes. 

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