Parlons philo

Ebola mental

– N’ayez pas peur. Surtout n’ayez pas peur.

– Pourquoi j’aurais peur ?

– Pas besoin de raison d’avoir peur. D’abord on a peur, après on trouve toujours une bonne raison.

– Oui mais là, Ebola quand même.

– Oui c’est vrai, quand même.

– Alors pourquoi me dire de ne pas avoir peur ? À vrai dire, je n’avais pas peur avant que vous m’en parliez. C’est vous qui m’avez donné l’idée. Vous m’avez contaminé. Maintenant c’est foutu, je n’arrive plus à penser à autre chose.

– Essayez !

– Si je pense à ne pas avoir peur, je me demande pourquoi vous essayez de me convaincre de ne pas avoir peur. Vous -devez me cacher quelque chose. Vous -savez quelque chose, et vous faites tout pour éviter un mouvement de panique générale. Si vous me dites de ne pas avoir peur, c’est qu’il y a de bonnes raisons d’avoir peur.

– Vous savez ce que disait Nietzsche ? Il y a des buts qui ne peuvent être atteints que s’ils ne sont pas visés.

– Pourquoi vous me parlez de Nietzsche ? Vous essayez de détourner mon attention ? Vous me faites penser à mon médecin. À chaque fois qu’il va me faire quelque chose de désagréable ou de douloureux, il me demande où je suis parti en vacances. Je commence à lui répondre, et chtoc ! il me plante une aiguille et je n’ai rien vu venir. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur.

– Et vous vous en portez plus mal ?

– Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais j’ai été trompé. Je préfère mourir conscient de ce qui m’arrive.

– Pour quoi faire ?

– La vérité, c’est plutôt que je préfère ne pas mourir. Pas tout de suite. 

– Donc la peur ne sert à rien, dans tous les cas.

– C’est faux. Descartes disait que la peur est certes une passion qui, comme toutes les passions, déforme la réalité : la peur augmente la taille du danger. Mais ce faisant, elle vous incite davantage à le fuir. La peur est utile à votre conservation. 

– Sauf si elle vous paralyse, et vous empêche de fuir. 

– Ah ! Vous êtes donc en train de me conseiller la fuite ?

– Pas du tout. C’est votre peur qui parle, pas moi. 

– Vous voyez, vous m’avez flanqué la trouille. Je dois m’asseoir. J’ai des vertiges. Je suis malade de peur. Il paraît que ça s’attrape même par la sueur ?

– Non, enfin je ne crois pas. Les fluides, les humeurs, la salive, le sang, le sperme, tout ça. J’ai envie de dire : comme d’habitude. Mais ce que vous venez d’attraper, ça s’appelle la trouille.

– C’est votre faute ! En une seule phrase vous m’avez infecté !

– N’y pensez plus. 

– Si je pense à ne pas y penser, j’y pense encore plus.

– Ne pensez pas à ne pas y penser. Ne pensez pas du tout. Pensez à Nietzsche. Il y a des buts qui ne peuvent être atteints, etc. Tenez, donnez-moi la main, et faisons comme votre médecin : où êtes-vous parti en vacances ?

– En Guinée.

– Pardon ?

– En Guinée, pourquoi ?

– Vous plaisantez ?

– Pas du tout. J’ai passé d’excellentes vacances. J’ai même goûté à ce qu’ils appellent là-bas de la viande de brousse. Je crois que c’est du singe. Ça a beaucoup de goût. Ensuite je suis allé au Liberia. Puis en Côte d’Ivoire, où j’ai goûté de la chauve-souris. Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous êtes tout pâle. Tenez, asseyez-vous, prenez ma place.

– Non merci.

– J’insiste. Merci, c’est formidable, votre astuce a fonctionné. J’ai complètement oublié ma peur.

– Vous avez bien de la chance.

– Ne lâchez pas ma main. Vous n’avez pas l’air bien.

– Si, si, tout va bien.

– Vous avez raison, la peur n’est rien. Ça me rappelle cette petite fable, je ne sais plus qui en est l’auteur : « La nuit, deux lâches se croisent sur un pont. Le sang coule. »

– Je ne comprends pas. Pourquoi parlez-vous de sang ? Lâchez ma main, tout va bien je vous dis.

– C’est la peur qui fait couler le sang. La peur sans raison, la peur d’avoir peur. C’est la pire, la peur sans objet. Vous avez lu ce livre de Dan Gardner, RISK, the Science and Politics of Fear ? Il y raconte comment la peur de prendre l’avion, née des attentats du 11-Septembre, a provoqué autant de morts, sinon plus, que les attentats eux-mêmes, mais sans qu’on s’en aperçoive.

– Je ne comprends pas.

– L’année qui a suivi le 11 septembre 2001, les Américains ont préféré, pour les trajets domestiques qui le permettaient, prendre leur voiture plutôt que l’avion. On a compté, sur les routes américaines, près de trois mille morts supplémentaires par rapport aux années précédentes et suivantes. Ces gens sont littéralement morts de peur.

– C’est terrible, la peur. Je n’aurais jamais dû vous en parler. Maintenant, c’est foutu, je n’arrive plus à penser à autre chose. En plus, demain, je dois prendre l’avion. Plutôt mourir.

– Ne dites pas ça. L’avion ? Pour aller où ?

– À Cannes. Pour un colloque sur la peur. Je devais faire une intervention sur la contagion verbale. J’étais déjà mort de trac. Maintenant je suis mort de peur.

– C’est parfait. Vous n’aurez même pas besoin d’ouvrir la bouche, vous serez l’illustration parfaite de votre propos.

– Je crois que je vais y aller en voiture, ce sera plus prudent. Bon je vous laisse, je suis mal garé. J’ai peur de prendre un p.-v.  

@opourriol

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