Portrait

Drogue vitale

Ses phrases sont entrecoupées de pauses. Au bout du fil, on l’entend aspirer, bloquer l’air et reprendre son récit d’une voix nasillarde. On l’imagine tirer sur une cigarette électronique au chanvre alors qu’il retrace les grandes lignes de son histoire depuis Prague, où il s’est senti forcé de s’expatrier en 2015. 

C’est à la suite d’une perquisition, d’abord sur son lieu de travail, puis à son domicile marseillais, que Sébastien Béguerie a décidé de quitter la France. À l’époque, la police le soupçonne à raison de produire illégalement du cannabis. Dans son studio, elle découvre le gros lot : dix-neuf plants de marijuana trônent sous des lampes artificielles au milieu du salon. Le jeune homme, âgé de 31 ans, se voit confisquer sa production et son ordinateur. Il fait l’expérience de la garde à vue et de l’interrogatoire. Il se souvient d’un épisode éprouvant, accompagné d’« une grande dose de stress ». Et le stress, précise-t-il, « c’est particulièrement mauvais pour les gens comme moi ». 

Bipolaire et hyperactif, Sébastien ne fume pas pour planer. Paradoxalement, le cannabis lui permet de garder les pieds sur terre. Ses cinq joints par jour l’aident à rester « calme », « concentré », et à « maintenir une vie sociale ». Bref, sa drogue lui est vitale. Ses premiers joints, il le confesse, n’étaient en rien thérapeutiques. C’est à 16 ans, avec quelques amis, que l’adolescent goûte à la fumette dans la cour de son lycée jésuite. Un véritable apaisement. Pour la première fois, il parvient à canaliser l’hyperactivité qui, depuis l’enfance, lui gâche la vie. « Ma mère était désarmée. À part m’envoyer faire du sport, elle ne savait plus quoi faire. » Sous l’influence du cannabis, il devient « sage comme une image ». En cours, il parvient enfin à se concentrer, à se motiver. Il obtient même son baccalauréat scientifique, bien qu’il doive s’y prendre à deux fois. Son père, Daniel, ne parvient pourtant pas à accepter : « J’étais scandalisé », se souvient-il. Mais la plante et ses effets fascinent Sébastien, au point de lui donner l’envie de poursuivre des études. Il entame un BTS, puis un master en sciences des plantes aux Pays-Bas. 

C’est à l’occasion d’une conférence scientifique en Allemagne qu’il rencontre un psychiatre luxembourgeois spécialiste du traitement par le cannabis. Sébastien cesse de se fournir dans les coffee-shops où la qualité de l’herbe et les doses de THC sont incertaines, et se met à fréquenter les pharmacies néerlandaises. Le dosage prescrit est précis : 2 grammes par jour, répartis en quatre joints. Il ne fume plus de manière instinctive, mais à des heures déterminées. « J’ai trouvé mon véritable équilibre. »

Un jour pourtant, tout s’écroule. Pour des « raisons logistiques », il contacte un psychiatre d’Amsterdam qui le convainc d’ingérer des amphétamines. C’est le début d’une « longue dégringolade ». « Les cachets m’ont complètement déréglé », raconte-t-il, une hésitation dans la voix. Pendant six mois, il est l’esclave d’une psychose maniaco-dépressive. « Des bouffées délirantes » l’obligent à rentrer à Marseille et à intégrer un hôpital psychiatrique. À 27 ans, il est diagnostiqué bipolaire et traité en conséquence. Il goûte, cette fois, à l’« arsenal pharmaceutique français ». Neuroleptiques, anxiolytiques, tranquillisants… « Je n’étais plus en mesure de raisonner, j’étais réduit à l’état de légume. » Des addictologues, persuadés que le cannabis est la cause de sa bipolarité, l’incitent à arrêter. Convaincu qu’ils ont tort, Sébastien se sèvre de tout sauf du cannabis. « C’était dangereux, mais je connais bien mon corps », se rassure-t-il. Il s’en sort. Son père est « scotché » : « J’ai vu mon fils se redresser progressivement. » Un jeûne d’une dizaine de jours et la reprise de l’aïkido l’extirpent de l’enfer. « Je continuais à fumer le soir, avant de dormir », précise-t-il, persuadé que ses joints l’ont sauvé.

À l’époque, une médecin française accepte de lui prescrire de la marijuana. Établie à Strasbourg, le Dr Anny Zorn est l’une des rares professionnelles à défendre ouvertement la légalisation. Sébastien fait régulièrement la route depuis Marseille pour se rendre à sa consultation. Le cannabis n’étant pas commercialisé dans les pharmacies françaises, il doit poursuivre jusqu’au village de Maasbracht, à la frontière hollandaise. Chaque périple lui coûte plus d’un millier d’euros, deux fois plus que le montant de sa pension de handicap. « J’ai fait trois voyages, c’était trop cher. » Il se rend alors à l’évidence : les voies pseudo-légales sont bel et bien bouchées. Comme lorsqu’il était adolescent, Sébastien est contraint de se fournir sur le marché noir de Marseille. « Ça n’était pas possible, j’avais mis trop de temps à trouver le parfait dosage. » Une dernière solution existe : faire pousser ses propres plants. Derrière les quatre murs de son appartement, il s’enfonce dans l’illégalité et dans l’angoisse de se faire prendre. Pour lui, c’est « une question de vie ou de mort ». À l’extérieur, au contraire, il s’applique à défendre le cannabis thérapeutique et apporte sa pierre à l’édifice de la recherche. Au sein du parc du Luberon, il développe un projet de culture de fleurs de chanvre CBD à but expérimental. En 2014, il crée la Kanavape, une cigarette électronique à base de CBD et se lance dans une campagne médiatique. « Deux mois plus tard, j’étais perquisitionné. »

C’est en ces termes que Sébastien s’est défendu au tribunal de Marseille en 2015. Le juge a été clément et ferme à la fois. Bien qu’exempté de peine, Sébastien a été reconnu coupable d’usage et de détention de cannabis. La France ne lui permettant plus de se soigner à sa manière, il a fait ses valises. Depuis Prague, il continue son combat au rythme de soixante gouttes d’huile au CBD et d’un à deux joints quotidiens.  

Portrait par MANON PAULIC

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