La voix du poète

Le renard jugé par un autre

Jean Anouilh (1910-1987), Fables © Éditions de La Table ronde, 1962

Rotes Raubtier (Prédateur rouge), Paul Klee, 1938.
© Christie’s / Artothek / La Collection
Rotes Raubtier (Prédateur rouge), Paul Klee, 1938.
© Christie’s / Artothek / La Collection

Ayant à juger du cas
D’un machiavel de bas étage –
Un renard qui avait emprunté le pelage
D’un lion,
À la faveur d’une révolution,
Et réussi à les tenir en vasselage –
Les animaux un jour ouvrirent les débats
Ils s’étonnaient – s’accusant mutuellement
Avec, d’ailleurs, une mauvaise foi entière –
(Qui n’eût vu l’imposteur et sa ruse grossière
Enfin quoi, Messieurs, c’était cousu de fil blanc !)
D’avoir pu lui prêter serment.

« Messieurs, dit un renard d’une meilleure race,
Un politique chevronné
Que cet usurpateur avait mis en disgrâce
À peine couronné
(Un tyran craint toujours l’intelligence
Et s’entoure de nullités),
Messieurs, ayez donc l’obligeance
De juger ce qui a été
Et non ce qui aurait dû être.
Maintenant qu’il a dépouillé sa peau
Chacun dit avoir deviné l’appeau,

Et oublie les drapeaux qu’il a mis aux fenêtres...
Mais quand il s’est dressé, sous sa fausse crinière,
Je n’ai vu qu’animaux empressés à lui plaire,
L’acclamant, espérant gratter au bonneteau,
Pour lui, pour son parti ou bien pour sa province,
Sa part, sa part sacrée de l’énorme gâteau
Échu au bon plaisir du prince.

C’est tous les comptes faits, que cela se gâta.
On s’aperçut un jour qu’on n’avait plus d’État.
Sous ce rassurant parapluie
Où le démonstrateur jouait sa comédie,
Il n’y avait que fourberie,
Cartes truquées et ruses de renard.
Vous dirais-je, pour vous consoler de vos misères,
Que chez le peuple le plus spirituel de la terre
(Nous au moins, nous avions
Pour nous duper l’apparence d’un lion),
Il a suffi d’une abstraite figure oblongue,
D’un képi et d’un air cafard ?
Mais on ne peut tromper tout le temps tout le monde –
Pas plus chez nous que chez eux –
On s’en aperçoit tôt ou tard.

On croit la ruse féconde ;
L’honnêteté paie à la longue...
Messieurs,
J’ai essayé les deux. »

 

À se souvenir qu’il fut un lion, on en oublie que le général de Gaulle fut aussi un renard. Plus qu’un politique rusé, un manipulateur populiste pour certains de ses contemporains qui le virent reprendre le pouvoir en 1958. Est-ce là l’opinion de Jean Anouilh, qui rédige la fable ci-dessus en 1962 ? Le dramaturge, qui ne fut pas jugé collaborateur, ne pardonnait pas au chef de l’État l’arbitraire de l’épuration après-guerre. Dans les vers du poème Le Rat, il brocardait les rongeurs qui stockèrent du gruyère pendant l’occupation des chats, puis furent néanmoins décorés. Un exemple de ces mensonges qui pourrissent le jeu social, mais comment échapper aux compromissions ? Les élèves des écoles étudient encore Antigone, sans forcément comparer la pièce à l’actualité la plus récente. Personne n’est plus opposé à l’héroïne qui dit non que le deuxième renard de cette fable qui a essayé, tour à tour, la ruse et l’honnêteté. 

 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire
Ailleurs, ça se passe comme çaScandale à la Chambre des communesManon Paulic
Ailleurs, ça se passe comme çaROUMANIE
Ailleurs, ça se passe comme çaSUÈDE