Récit

Ça pourrait être notre gosse…

– Alors tu t’es décidé pour Frontex ? m’a demandé mon collègue Stéphane.

– Je ne sais pas encore, il faut que j’en reparle avec ma femme. Il va falloir faire garder le petit si je pars…, lui ai-je répondu.

On était dans le petit local des douanes, au bord de l’autoroute. C’était l’heure du déjeuner, les copains de la brigade avaient sorti leur gamelle et moi, j’avais ouvert ma boîte de taboulé. 

– C’est quoi les dates déjà ? a continué Stéphane.

Les dates pour la mission Frontex, je les connaissais bien : du 1er au 31 juillet, en plein durant les vacances d’été. Le chef avait punaisé la circulaire du ministère dans le vestiaire de la brigade à côté de l’affiche pour le tournoi de foot interdouaniers qui se tenait tous les ans à Meaux. La circulaire disait : « L’agence Frontex demande aux États membres de l’UE de participer au renforcement de ses effectifs dans le cadre de ses opérations à la frontière gréco-turque. Les agents seront positionnés sur les îles de Chios, Lesbos et le long du fleuve Évros à la frontière terrestre. Les services de police, de gendarmerie et des douanes sont sollicités. Tous les agents intéressés doivent en informer leur hiérarchie. » La mission devait durer un mois, renouvelable deux fois, disait le papier. On pouvait se faire 50 euros par jour en plus de la paye habituelle de douanier en économisant sur les repas ; presque 1 000 euros de salaire sup-plémentaire sur le mois en faisant attention. Avec une telle somme, je pourrais payer des vacances de ski à notre petit bonhomme l’année prochaine. Ça lui ferait un beau cadeau d’anniversaire.

– Tu parles anglais ? m’a demandé Stéphane.

– Aussi bien que tu parles français, je lui ai répondu.

Tous les gars de la brigade ont rigolé. Stéphane était un Ch’ti de Béthune qui parlait avec un accent à couper au couteau, si bien que parfois, nous étions obligés de le faire répéter.

– T’as intérêt à bien le parler, l’anglais, parce que les Syriens que tu vas garder, c’est pas des cons. C’est des ingénieurs et des médecins, ces gars-là.

– Faut se méfier, ça reste quand même des Arabes ! a ajouté un autre, assis au bout de la table.

On a tous rigolé.

Je savais que Frontex avait prévu un test d’anglais à notre arrivée en Grèce pour vérifier notre niveau de langue. Je savais aussi que c’était parfaitement bidon et qu’ils ne renver-raient aucun agent en France, même s’il ne parlait pas du tout la langue. Ils étaient trop en manque de personnel.

– Faut aussi faire gaffe aux maladies qu’ils ont. La gale, la tuberculose…, a ajouté un collègue en face de moi qui mangeait une tranche de pâté en croûte. Faudrait pas que tu attrapes une de ces saletés. Ils ont prévu de vous faire des vaccins avant que vous partiez ?

Non, rien n’était prévu. J’avais regardé sur Internet. -Plusieurs cas de gale avaient été recensés sur des migrants africains en Italie. Il y avait même eu quelques cas de -paludisme. Mais pour la Turquie, je n’avais rien trouvé.

La seule chose qui était prévue, m’avait dit une dame du ministère au téléphone, c’était une formation d’une journée sur « le respect de la dignité humaine » et « les droits de l’homme ». On s’était tous moqués quand j’avais raconté ça aux collègues. À quoi ça allait bien servir vingt-quatre heures le cul sur une chaise à écouter des généralités sur les droits de l’homme ? En quoi ça nous aiderait quand deux cents Syriens nous agiteraient leurs gosses affamés sous le nez ? quand il faudrait courir après de jeunes garçons dans la nuit froide parce qu’ils auraient escaladé le grillage de fer de la frontière turque ? quand une mère de famille offrirait sa fille pour une nuit pour que nous fermions les yeux sur son passage en Grèce ? Tout cela, d’autres collègues qui en étaient revenus me l’avaient raconté. Les politiques nous balançaient leurs belles idées et nous, on ramassait leur merde. On récupérait l’humanité à la petite cuillère et en plus de ça, il fallait le faire « avec dignité ».

Les agents de Frontex ne seront pas armés, avait précisé la dame du ministère. « Même la matraque télescopique est proscrite. » J’avais l’impression d’être un pion. J’allais faire du maintien de l’ordre dans le monde des Bisounours.

Notre déjeuner était terminé. J’avais rangé la boîte de taboulé dans mon sac. En réalité, si -j’hésitais encore à partir, ce n’était pas à cause de mon enfant à faire garder. La veille au soir, ma femme et moi nous étions engueulés violemment au sujet de Frontex. Elle était institutrice. Qu’est-ce que je ferais si je voyais d’autres agents repousser un canot de migrants à la mer ? m’avait-elle demandé. Ou si on me demandait de fermer les yeux devant le racket d’une famille d’Afghans ? Je lui avais répondu qu’elle écoutait trop les conneries des journalistes ; elle m’avait agité sous le nez la photo du petit Eylan, 3 ans, en polo rouge, le nez planté dans le sable. « Ça pourrait être notre gosse, ce petit », avait-elle dit, des larmes de colère dans les yeux. « C’est parce que des familles veulent éviter Frontex que des enfants comme lui meurent en mer. C’est peut-être à cause de toi que d’autres mourront sans que tu le saches. »

J’avais planté mes yeux dans ses larmes : « C’est pour que notre petit puisse grandir dans une Europe sûre que je vais là-bas. » Elle avait claqué la porte. Je m’étais assis sur le lit. Je ne savais plus quoi penser du tout. 

 

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