– Vous savez quoi ? Jamais !

– Si vous êtes calme, on vous détachera. Si vous vous énervez, on sera obligés de vous attacher sur le lit. Et aussi de vous faire des piqûres. D’accord ?

Les policiers lui retirent les menottes. Aussitôt, les surveillants, ces gros bras en blouse bleue chargés de la sécurité des lieux, passent à Moreira une ceinture de contention. En cuir blanc, elle relie le buste aux avant-bras, empêchant ainsi toute tentative désespérée de se débattre ou de porter des coups. Un acte médical.

– Monsieur, dès que vous serez en chambre, nous pourrons parler, explique l’infirmier à Moreira.

Sur la droite de l’ascenseur, une porte battante. Derrière, les seize chambres des patients. Des piaules individuelles, doubles ou triples, particulières. Les lits y sont fixés au sol et les portes fermées de l’extérieur. Si un patient souhaite aller aux toilettes, il doit frapper sur la porte ; un surveillant lui ouvrira. Ces chambres vétustes aux couleurs criardes, alternance de bordeaux et de jaune, fleurent les années 1970. Des travaux sont prévus.

Journaliste, je voulais infiltrer la police et raconter le quotidien d’un flic dans un arrondissement populaire parisien. Sauf que mon plan de vol a connu un sérieux accroc. En sortant des trois mois d’école obligatoires, ma première affectation de policier contractuel m’a conduit ici. À l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris, au deuxième étage sécurisé du 3 de la rue Cabanis, dans le XIVe arrondissement. Dans le jargon, on parle de l’I3P. Les urgences psychiatriques réservées à la police parisienne.

Chaque jour, dans ce quartier général de la folie, je vois défiler des Stéphane Moreira et d’autres histoires de la psychiatrie ordinaire. Au début, j’avais peur de mes rencontres avec ces « fous ». Je vivais avec l’image convenue d’un homme aux cheveux hirsutes, les yeux injectés de sang, prêt à tuer. Un fou, dangereux et meurtrier. Loin des stéréotypes collectifs, la réalité dévoilée chaque jour dans sa nudité la plus crue est tout autre. Si 2 % des patients ont déjà tué, l’immense majorité vit en marge, tels des laissés-pour-compte en souffrance. Des migrants, des SDF en perdition, tous interpellés par des policiers parisiens avant d’arriver ici en raison de troubles du comportement apparents. Ils sont placés en observation dans la structure pour une durée maximale de deux jours. En moyenne, ils n’y restent qu’une vingtaine d’heures.

Demain, Moreira sera examiné par un psychiatre. Ces rendez-vous ont lieu le matin, entre 8 heures et 13 heures. À charge pour le praticien de décider s’il doit l’hospitaliser. Sur les 2 000 personnes admises en moyenne chaque année, 55 % vont en HP, le plus souvent sans consentement. Elles sont hospitalisées de force. Motif : ces personnes présentent un danger imminent pour elles-mêmes ou pour les autres. En cas de non-hospitalisation, elles ressortent libres ou retournent en garde à vue dans leur commissariat d’envoi. Elles y seront poursuivies pour les motifs de l’interpellation.

Les 1 100 patients hospitalisés de l’I3P vers des HP représentent une goutte d’eau dans l’océan psychiatrique français. Chaque année, entre 80 000 et 100 000 personnes sont hospitalisées sans consentement. Et quatre à cinq fois plus vont à l’hôpital volontairement.

Ces chiffres en tête, je me faufile jusqu’aux policiers et les questionne. Je viens aux nouvelles, l’air de rien. Je fais mon curieux, bien que mon rôle ne soit pas de m’enquérir de ces patients. Moi, je suis le chauffeur, celui qui transfère en ambulance les patients lorsqu’ils doivent être hospitalisés. C’est mon job de policier contractuel.

– Il a fait quoi ?

– Le bazar aux Restos du cœur. Il a commencé à agresser des gens, c’est eux qui nous ont appelés, répond une policière.

– Il est fou, vous pensez ?

– On a essayé de parler un peu avec lui. Il a dit qu’il était schizophrène. En tout cas, il a des sautes d’humeur. On le connaît, c’est un SDF. On le reverra sûrement dans quelques jours ou dans quelques semaines. Même s’ils l’envoient en hospitalisation, il reviendra…

 

– C’est bon pour nous, tranche l’infirmier.

Le signal du départ pour les policiers. Les quatre de la patrouille remontent dans l’ascenseur pour retrouver leur véhicule stationné en bas, dans le sas de l’entrée. Juste à côté de mon ambulance.

Je retourne m’asseoir dans la salle de repos. Il n’est que 13 h 30. Je passe une grande partie de mes journées à poireauter, sur un de ces fauteuils noirs. Les transferts de patients n’auront lieu que dans l’après-midi. Avant, il faut attendre. Albert, un surveillant, s’assoit à son tour.

– Une fois, une journaliste a essayé d’entrer ici. Elle a pas tenu deux minutes ! Comment on l’a dégagée mon gars…

Il dit ça d’un air ravi, sans savoir qu’à côté de lui, un autre journaliste, arrivé là par hasard, termine sa tasse de café tiède.

La culture du secret reste inhérente à l’histoire de l’I3P. Pour le secret médical encadrant chaque admission, mais aussi pour la méconnaissance du lieu par le grand public. L’I3P forme depuis la seconde partie du xixe siècle, un État dans l’État psychiatrique par

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