Votre livre Marcher, une philosophie fourmille d’idées stimulantes. Celle-ci, pour commencer : « Au fond, quand on marche, on n’est jamais seul. » Que voulez-vous dire ?

Être plongé dans la nature, c’est une sollicitation permanente. Tout appelle votre attention, tout vous parle : les fleurs, les arbres, les nuages, le vent. Et puis, dès qu’on marche, on est aussitôt deux, il y a ce dialogue entre le corps et l’âme. On se félicite, on s’encourage : allez, c’est bien, tu peux y arriver ! C’est important de le mentionner parce que beaucoup de personnes renoncent à faire de longues marches par peur de la solitude. Il y a le côté monotonie, mais aussi la réticence à se retrouver avec soi-même. La présence à soi disparaît de plus en plus dans nos vies contemporaines systématiquement médiatisées par des écrans. Pour Platon, l’amitié avec soi-même est un sentiment qu’il convient d’entretenir, de cultiver et de nourrir. Les modes ultramodernes nous la font oublier, au profit des amis Facebook ! La marche est aussi une présence au monde. Et quand je dis qu’on n’est jamais seul en marchant, c’est parce qu’on est traversé par des couleurs, par des odeurs, par des émotions. La marche nous offre un réveil des sens. La solitude qu’on peut éprouver au milieu d’une foule, ou dans une réunion, nous renferme sur nous-mêmes, alors que la marche en solitaire est une ouverture. Elle nous permet de ressentir le mouvement de nos jambes, le poids de notre corps, et quand nous marchons notre corps est complètement ouvert sur le monde.

Vous parlez de la joie qu’il y a à accomplir ce mouvement pour lequel notre corps est si manifestement fait.

Le paléoanthropologue Pascal Picq explique que l’homme est fait pour marcher. Notre disposition anatomique est telle qu’on ne tient pas longtemps immobile sur ses pieds, c’est le mouvement des jambes, le balancement des bras qui nous fait tenir. La marche serait la disposition corporelle la plus fondamentale, elle fait de nous un « animal marchant ». La redécouverte des sensations qu’elle procure est en même temps périlleuse : on s’aperçoit que les bonheurs les plus intenses sont aussi les plus accessibles. La marche, ce n’est pas technique, ça ne coûte pas cher. Épicure écrit, dans sa Lettre à Ménécée, que le grand scandale, c’est que le bonheur est simple, mais tout est fait dans la société pour nous en détourner !

La marche est plutôt valorisée aujourd’hui ! Mais souvent comme un projet à plusieurs : randonnée, trek ou pèlerinage.

L’une des pistes de mon livre, c’était la marche comme exercice spirituel. L’idée de transformation de soi est au cœur de l’expérience du pèlerinage : marche et tu te transformeras. La souffrance y joue un rôle, car marcher demande un effort – mais un effort très différent de la performance valorisée dans le sport. La difficulté n’est pas technique, elle se situe uniquement dans l’endurance, dans la capacité à continuer, à mettre toujours un pied devant l’autre. Or, cette patience n’est guère appréciée de nos sociétés qui font l’éloge de l’immédiateté et de la vitesse. Mais quand on marche un peu longtemps, tout devient possible. L’intensité de l’émotion qu’apporte le déploiement de l’horizon devant ses propres pas provoque la réouverture d’horizons intérieurs. Le paradoxe est qu’une fois chevillés à la contrainte de notre corps, notre esprit et notre âme sont libérés. Dans les existences urbaines, chacun se trouve enserré dans une série d’obligations qui lui imposent une épaisseur sociale. Tout cela se dissout dans la marche. Rousseau le dit magnifiquement dans Les Confessions. Pour le poète allemand Hölderlin, marcher établit un rapport entre la terre et le ciel. Ce n’est pas de l’élévation, qui suppose plutôt un corps assis en méditation dont l’esprit finit par s’échapper ; là, c’est à force d’insistance physique qu’on finit par rejoindre cet élément du ciel qui est l’horizon. Avancer toujours, atteindre ce col qui paraissait si loin…

Vous parlez de penseurs et de poètes qui, pour certains, trouvent en marchant la sagesse et pour d’autres la folie…

Je me dis qu’il manque en effet un chapitre en tant que tel sur la folie. J’évoque Nietzsche, Hölderlin, Nerval… Un psychiatre français, à la fin du xixe siècle, avait décrit la pathologie du « dromomane », le marcheur compulsif. Et c’est vrai que la marche se situe dans une sorte de zone grise où elle permet à la sagesse de trouver son rythme et, en même temps, à la folie de se déployer dans toute son envergure. Kant sortait marcher chaque jour à cinq heures, quelle que soit la saison. On peut trouver risible et obsessionnelle cette automaticité de la promenade, mais quelqu’un qui se donne comme objectif de faire tel itinéraire tous les jours à cinq heures peut aussi se donner comme objectif d’écrire un chapitre tous les jours. Je trouve cela impressionnant.

L’Américain Henry David Thoreau, lui, s’imposait de marcher quatre heures pour écrire quatre heures. Il établissait une équivalence entre les deux activités.

Oui, mais Kant avait déjà écrit ses chapitres lorsqu’il sortait ! La promenade lui servait, passez-moi l’expression, de chasse d’eau spirituelle ! Alors que des gens comme Thoreau ou comme Nietzsche essayaient de trouver des expériences de pensée que pouvait seul leur apporter un contact direct, vivifiant et même un peu rugueux avec la nature. La pensée de Nietzsche, quand on regarde concrètement comment il a écrit ses livres, c’est la tentative folle et démesurée de stabiliser des pensées qui vous viennent en marchant. C’est-à-dire toutes ces pensées qui, pour 99,99 % des gens, s’envolent. Nietzsche est le seul à tenter cela, et c’est ce qui donne à sa pensée son style si particulier et son intensité propre. On a beaucoup glosé sur son écriture fragmentaire, aphoristique, en disant que c’était la fin du grand récit. Je crois, moi, que sa pensée était très construite et que sa forme venait de ce qu’elle se dégageait de sa tête en marchant.

Marcher, c’est être exposé aux sensations – sensations qui font naître les idées ?

Je reprends volontiers l’expression « être exposé ». La marche, c’est ce qui expose. L’exposition, voilà encore un chapitre à ajouter ! J’en ai déjà rajouté un sur Kierkegaard dans l’édition danoise. L’exposition est très liée à l’idée de sacrifice. Dans la marche, il y a cette idée de s’exposer : aux éléments, aux aléas… Et puis, il y a l’idée d’extériorité : l’extérieur n’est plus le lieu superficiel où l’on va perdre son authenticité, mais au contraire un lieu où l’on est profondément mis à l’épreuve.

Ce livre sur la marche m’a permis de dépasser cette notion, tellement capitale en philosophie, qui est celle de l’essentiel. Parce qu’au fond, ce que nous recherchons comme philosophes, c’est l’essence. En écrivant le chapitre sur les cyniques, je me suis dit : la marche permet de retrouver un élémentaire, c’est-à-dire ce qui tient, ce qui résiste, ce qui est relié aux énergies vives. Elle nous fait redécouvrir une énergie pure liée au corps, aux éléments : il n’y a de vrai que le soleil, la terre, le vent, le ciel.

Très concrètement, le marcheur se demande : qu’est-ce qui m’est nécessaire pour marcher ?

Au moment de faire son sac, on se demande : de quoi ai-je vraiment besoin ? Et il faut que ce soit le moins possible, parce qu’il va falloir le porter. Les conditions pour éprouver les émotions bouleversantes procurées par la marche sont finalement dérisoires : mettre des chaussures correctes pour éviter les ampoules, et partir ! J’ai établi le manuscrit du dernier cours de Michel Foucault au Collège de France, consacré justement aux philosophes cyniques, et il a cette phrase : « S’il fallait réfléchir aux vérités qui nous font vraiment vivre, on en trouverait un tout petit nombre. » De la même manière, s’il fallait réfléchir à ce qui fait qu’on est bien, on se retrouverait avec très peu de choses. La marche est une expérience spirituelle périlleuse parce qu’elle nous fait prendre conscience que nous vivons des existences folles. On se dit : « Mais pourquoi me suis-je éreinté à essayer d’avoir ceci ou cela, alors que tout était là, devant moi ? » La marche nous fait avoir honte de nos vies urbaines : c’est peut-être ça, sa fonction primordiale. Marx écrivait : « La honte est un sentiment révolutionnaire. » 

Propos recueillis par SOPHIE GHERARDI

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