Avec le recul, quels sont selon vous les éléments déclencheurs des printemps arabes ?

Le principal élément est lié à une aspiration à la liberté. Les manifestants dans la rue exprimaient leur désir de passer du statut de sujets à celui de citoyens. Le mot qui revenait le plus dans les premiers mois était karama, « dignité », dont le sens est très fort dans la langue arabe. Chacun voulait retrouver sa dignité, en finir avec l’humiliation. En poste à Tunis dans les années 2000, j’avais pu constater la frustration de la jeunesse, ce grand mal-être qui est un malheur partagé dans tout le monde arabe. Cette jeunesse urbaine était plus éduquée qu’on ne l’imaginait, elle accédait aux réseaux sociaux, contestait l’autorité des pères et se confrontait massivement au chômage… Même le secteur agraire était affecté par cette révolte. N’oublions pas qu’en Tunisie, le jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, dont l’immolation a déclenché la révolte, vivait dans une petite ville agricole.

Quelle était la part de la critique politique dans ces révolutions ?

Les régimes contestés étaient en fin de parcours. Ils se sont vite écroulés d’ailleurs, comme s’ils ne croyaient plus à leur pouvoir. Mais, plus que le régime, les manifestants voulaient mettre fin à un système de prédation. Les chefs d’État étaient visés, et plus encore leurs familles qui avaient organisé le contrôle de toutes les rentes – dans la téléphonie, le secteur automobile, le tourisme, etc. – comme en Tunisie, en Égypte et ailleurs. Épouses, fils, cousins étendaient leurs filets sur l’économie tandis que les banlieues et les campagnes s’appauvrissaient. En prélude aux printemps arabes avaient eu lieu des révoltes ouvrières en Tunisie et en Égypte sur le thème : « ça suffit ! »

Quel autre élément retient votre attention ?

Revoyez les premières images : les « barbus » n’étaient pas là ! L’islam, modéré ou radical, n’était pas représenté. Aucun slogan se référant à la nation arabe ou à l’oumma musulmane n’a été scandé. Les drapeaux hissés dans les rassemblements

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