Le nom résonnait comme une promesse. Le village des Pruniers. J’imaginais déjà les collines de Dordogne, les arbres fruitiers. « C’est une sommité du bouddhisme, ce Thich Nhat Hanh, tu verras, on le dit proche du dalaï-lama », me rassure-t-on avant mon départ. Je n’ai pas envie de tomber chez des illuminés. Vérification faite : je vais au contact d’un homme de paix, un des leaders spirituels les plus influents de notre époque, ami en son temps de Martin Luther King, auteur de dizaines de livres à succès. Il attire des milliers de visiteurs chaque année. Je serai l’un d’eux, prudente certes, mais décidée à approfondir ma pratique de la méditation. Être à l’écart, une semaine, « en pleine conscience ».

Les pruniers sont bien là sur la colline. Ils encadrent une vaste propriété hors du temps, un temple et une étendue d’eau couvée par des fleurs de lotus. Une cloche sonne. Les disciples et les sœurs, des bonzesses, s’immobilisent immédiatement. Cette terre, ce havre sont le royaume de l’instant. « I have arrived, I am home » est le credo : découvrir le présent et la présence à soi et au monde, c’est la raison d’être de la cloche. Le pilote automatique de nos vies est désactivé.  

Mais ce programme est un dur labeur : du lever au coucher, sept heures de méditation par jour, dès 6 h 30 du matin, dans une immense salle, guidées par le maître ou ses disciples, et ponctuées par des enseignements de vie sur les bienfaits de la méditation sur l’amour, le couple, la vie professionnelle. « Lorsque la colère vous envahit, attendez trois jours avant de parler. » Facile à dire.

Mon cerveau résiste, habitué à sa course. La discipline est difficile. Mes pensées quotidiennes, parasites et récurrentes, je dois réussir à en faire des objets, à les observer, à les laisser glisser doucement comme une branche sur le flux d’une rivière. La respiration est mon métronome, mon outil. « Inspire, expire. » Ces deux mots seront mes meilleurs ennemis pendant une longue semaine.  

Les premiers jours, j’y parviens quelques secondes seulement par session de 45 minutes. C’est très court, quelques secondes. Le reste du temps, mon cerveau divague et mes pensées prennent le contrôle, s’accrochent au monde extérieur : le moindre bruit, une douleur au dos, une voisine indésirable qui tousse, un bras qui me démange. Quel traître ce cerveau ! J’ai une semaine pour le domestiquer.

Les séances guidées ne sont interrompues que pour les repas en silence, un régime végétalien. Les bouddhistes respectent toutes les formes de vie ; il n’est pas question de steak saignant, ni d’ailleurs d’un verre de vin, de cigarettes ou de téléphone portable. Ma voisine de table, l’indésirable, mâche bruyamment sa salade.

Je suis cernée : méditation assise, couchée, en marchant, mais aussi en travaillant. On m’affecte au nettoyage quotidien des sanitaires communs. En conscience. Je m’étrangle. À plus de 500 euros la semaine de respiration, je pensais éviter les tête-à-tête avec la cuvette des toilettes.

Un caprice plus tard, j’ai changé de groupe, les sœurs ont bon cœur. Ce sera jardinage et récolte dans le potager. Pendant une semaine, mes mains sentent la coriandre que je coupe dans les serres deux heures par jour, en chantant : « Sow seeds of love, amongst hate and fear, and love will appear » (« Plantez des graines d’amour parmi la haine et la peur, et l’amour apparaîtra »). On est à la limite de l’acceptable pour la cynique que je suis, mais la mélodie m’accompagne encore aujourd’hui.

Au bout d’une poignée de jours, mon esprit rend les armes.  Les quelques secondes de méditation se transforment en quelques minutes, puis en heures. Et cette respiration me remplit, au sens propre comme au sens figuré. Mon cœur bat moins vite, je me sens solide, le monde recule et me laisse davantage d’espace. Ma voisine indésirable ne m’agace plus. Elle fait partie du « ici et maintenant », quel qu’il soit. Je lève la tête et un nouvel univers s’ouvre à moi, celui du présent. Tiens, les nuages avancent lentement aujourd’hui. C’est étrange ce bruit dans les feuilles, je ne l’avais jamais entendu.

Le dernier jour, une des religieuses nous confie : « Vous allez retourner dans le monde, je le sais dur et cruel. J’ai peur pour vous. » Étrangement, je n’ai pas peur. Je respire. 

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